« Si
les morts ne ressuscitent pas », martèle Paul,
« alors, mangeons et buvons, car demain nous
mourrons… » Profitons bien de ce qui passe à notre
portée, car lorsque ce sera fini, ce sera fini !
Ces paroles, je tiens à le préciser, ne sont pas pour
vous priver, après ce culte, de fêter Pâques comme
il convient, et comme il se doit, autour d’une bonne table
familiale ! Paul n’entend pas nous dissuader de fêter
Pâques ; il nous exhorte à en témoigner, à
en proclamer toute la dimension. Toute la dimension pour nous.
Entendons-le...
De diverses façons déjà, la sagesse humaine
– l’orgueilleuse sagesse du péché –
s’est employée à altérer, à adapter
l’événement et l’annonce de la
résurrection à la logique du monde, à rendre la
foi croyable, acceptable à la raison, et ce faisant, dit Paul,
l’a annulée comme Bonne Nouvelle. Attachons-nous ici
à l’une de ces altérations, très courante et
toute simple, et directement dénoncée par cette
protestation de Paul.
Elle consiste à réduire Jésus-Christ à un
summum prophétique, une suprême révélation
de pureté et de vérité, de justice, d’amour.
Bien sûr, l’Esprit même d’une telle perfection
de sagesse est immortel, et demeure vivant ; cet Esprit, c’est
Dieu… Mais Jésus de Nazareth, lui, est mort, et peu
importe… Cet homme, ce corps n’a été que le
support, les jambes et la voix de la vérité. Et peu
importe le support… Ce qui compte, c’est la
vérité. Peu importe le corps et ses vicissitudes, ses
convoitises et ses violences… Il faut aimer l’Esprit, et
peu importe le corps ; il faut adorer Dieu, et peu importe
l’homme.
Et Paul récuse : Si Jésus-Christ n’est pas
ressuscité, si seule sa Parole demeure - et lequel de nos corps
pourra-t-il la porter ? Oui, si le Dieu humain n’aura
été qu’une apparition, une ultime prophétie,
alors il ne se sera rien passé, tout cela aura été
pour rien, et même moins que rien, et pire que rien, car les
hommes s’en trouveront cette fois
désespérément livrés à leur sort,
à leur mort, par ce Dieu royalement reparti au-delà de ce
bas-monde, qui n’aura su que le trahir et le rejeter, du fond de
sa perdition désormais sans issue. Oui, si la
résurrection de Jésus-Christ ne concerne que
l’esprit, et pas le corps, il ne reste aux hommes que le
désespoir et rien d’autre. Le désespoir d’une
humanité impossible, bonne à jeter aux chiens, au
cynisme... Mangeons, buvons..!
Alors, écrit Paul, proclamez-le, sans raisonnable retenue :
Jésus-Christ est ressuscité, et non pas
Jésus-Christ seulement, mais avec lui tous ceux, toutes celles
qu’il appelle à lui par la foi. Il l’a dit,
lui-même : « Celui qui croit en moi, dit Jésus,
celui-là vivra, quand bien même il serait mort ; quiconque
vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. » Oui, nous
sommes ici par la foi, par cette folle assurance en nous que la mort
n’aura pas le dernier mot sur ma vie, que l’avenir de ma
vie, ce n’est pas la mort, mais la liberté, parce que
Jésus-Christ est ressuscité. Et qu’avec lui nous
ressuscitons, parce que la vérité dont il a
révélé la puissance n’est pas
l’impossible pureté, mais le pardon offert. Le pardon de
Dieu, c’est en nous la perfection, la puissance vitale de Dieu,
c’est en nous notre mort déjà vaincue.
Voyez-vous, écrit-il, si la foi en Christ consistait seulement
à dire : « Dieu est grand ! Dieu est puissant ! »,
et nous désespérément pas grand-chose, sinon
rien… Alors oui, mieux vaudrait occuper notre temps à
bien boire et manger, car au moins, cela ne serait pas tout à
fait rien, avant de disparaître. Non ! Jésus-Christ est
ressuscité signifie : son pardon est mon salut. Il a souffert,
il es mort, il est ressuscité, afin que toutes les corruptions
de ma chair adviennent en liberté. Christ est mort pour la
résurrection de ma chair. L’Evangile, la Bonne Nouvelle,
ce n’est pas : Dieu est grand ! mais : les mourants
(c’est-à-dire nous) sont rendus à la vie.
Pourquoi ? Comment ? Et d’abord, pourquoi
Jésus est-il mort ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il souffre et
meure pour que je vive ?
Eh bien, avant tout, parce que Dieu est la volonté que je vive.
Dieu est mon Père, et le Père de la vie de ce monde,
parce que Dieu est amour. L’amour est Dieu, et l’amour
désire et donne la vie. Notre Dieu, écrit Paul, est celui
« qui appelle à l’existence ce qui n’existe
pas. » (Ro 4, 17) Et les hommes reçoivent de Dieu la
volonté de vivre, et même, à son image, la
volonté que le monde vive, la volonté d’aimer.
Mais… que se passe-t-il ? Voilà qu’il leur prend de
vouloir vivre par leur propre énergie, leur propre
volonté ! Voilà qu’il leur prend de vouloir
être leur propre dieu, leur propre vérité, de
prononcer le jugement du bien et du mal ; de vouloir « faire leur
vie », couper le cordon avec leur Père, avec l’amour
créateur – c’est le syndrome d’Adam et
Eve… Et les voilà livrés à eux-mêmes
et dépourvus face au néant qui vient alors
s’imposer comme seule perspective, comme seule puissance ; seule
vérité…
Alors la peur les saisit, et la peur produit la rivalité,
l’orgueil, la violence ; il faut, chacun pour soi, mériter
de vivre, ou plutôt de survivre, par la force ou la vertu, comme
pour conjurer l’inévitable, exorciser l’humiliation
de la mort. Et le monde devient une sinistre farce, où les
vivants se disputent le pouvoir de tuer…
Faire sa vie. C’est cela, le péché : vouloir faire
sa vie, au lieu de la recevoir du Père de toute vie, de
l’amour vivant. C’est le cercle vicieux du
péché : plus on se veut « à la hauteur
», devant Dieu et le monde, par la piété, la
charité, la sagesse, le travail, l’autorité, la
force, la domination… plus on s’enferre dans
l’orgueil et la rivalité, dans la religion de la peur de
la mort, la religion qui a crucifié le Christ.
Au cœur d’eux-mêmes, les hommes veulent vivre, oui,
et seulement vivre ; mais ils ne le peuvent pas. Ils veulent aimer,
oui, et seulement aimer ; mais ils ne le peuvent pas. Car l’amour
et la vie se reçoivent de Dieu, ou alors, il n’y a que le
néant, qui impose la peur et l’opposition et la mort.
Oui… Nous voulons aimer, et vivre, mais nous ne le pouvons pas.
A tel point que nous nous sommes résignés à cette
perverse sagesse que la mort soit une part de l’humanité !
Être humain, c’est être mortel… c’est
comme ça ! Jusqu’à faire de la foi le moyen de
mieux se résoudre à mourir… Un placebo du deuil !
Cette banale résignation, qui se veut sage, atteste
l’emprise du péché sur notre vie. « Si
c’est en rapport à cete vie seulement que nous
espérons en Christ, alors nous sommes les plus malheureux des
hommes ! »
Mais Dieu veut que nous vivions, parce qu’il est l’amour,
et l’amour est fidèle. Alors que fait l’amour..? Il
pardonne. A tous les hommes qui meurent et tuent de se prétendre
sages et méritants, il offre le pardon de sa
fidélité. A tous les hommes il offre Jésus-Christ,
il s’offre en Jésus-Christ crucifié.
S’il a fallu que Jésus-Christ souffre et meure,
c’est parce que le pardon signifie la solidarité. Celui
qui pardonne se fait solidaire de la faiblesse qui a causé la
faute. Et s’il la révèle, ce n’est plus pour
l’accuser, mais pour la guérir. La solidarité de
Dieu – nous disons la communion, qui nous est dite par la
cène que nous allons partager – ; le pardon de Dieu
c’est l’union de son amour avec notre condition,
c’est-à-dire avec notre mort ; union accomplie par
Jésus-Christ, et accomplie en chacun d’entre nous par la
foi, la foi qui nous dit, au cœur de nous-même :
N’aie pas peur ; je t’aime, tel que tu es, alors tel que tu
es, fier et honteux à la foi, je te pardonne, et je viens mourir
avec toi, afin de vaincre ta mort, et te rendre à la vie que je
t’ai donnée… « S’il n’y a pas de
résurrection des morts, Christ non plus n’est pas
ressuscité ! »
Voilà pourquoi Dieu est mort en Jésus-Christ : il est
mort pour vaincre ta mort. On ne peut vaincre l’adversaire
qu’on n’affronte pas ; on ne peut pardonner ce qu’on
ne subit pas soi-même. Dieu s’est offert, de ta sagesse,
victime de ton péché, afin de le vaincre, souverainement,
de franchir l’obstacle de ta mort, et t’ouvrir le chemin de
ta liberté, te conduire dans le vert pâturage du salut. Le
pardon de Dieu a vaincu ton péché et ta mort. C’est
pourquoi « Jésus-Christ est ressuscité »
signifie : « les morts ressuscitent », ou ne signifie rien.
Et pire que rien !
Voilà l’Evangile : la seule sagesse qui engendre en nous
le pouvoir d’être enfant de Dieu, c’est-à-dire
le pouvoir de prendre au sérieux nos vicissitudes et nos
souffrances. Le pouvoir d’aimer l’humilié, le vil,
le blessé, l’infirme, et de le relever à sa
dignité d’enfant charnel de Dieu. De même que celui
qui nous parle n’a pas contourné l’iniquité
et la mort de la chair, mais il les a franchies…
L’Evangile, la seule sagesse qui n’exige aucune autre
performance que de la recevoir. « Si vous demeurez dans ma Parole
», dit le Seigneur « vous êtes de la
vérité, et la vérité vous rendra libres.
» La seule sagesse, donc, plus grande que l’orgueil, qui a
tellement tué déjà d’honorer l’esprit
au mépris du corps, l’idéal au mépris du
réel.
Alors à toi qui a souffert déjà ; et à nous
tous qui souffrirons, et qui mourrons, parce que notre
péché domine toujours notre chair, la foi nous le dit :
N’aie pas peur, car dans toutes tes épreuves, tu es plus
que vainqueur par celui qui t’a aimé. De toutes tes
épreuves, tu es déjà ressuscité, car ce
n’est plus toi qui vis, mais c’est Christ qui vit en
toi… Tu n’es plus mourant de ton péché, mais
vivant du pardon de Dieu. Et si tu entends cela pour la première
fois, écoute-le, réjouis-toi et garde-le, car c’est
la vérité, la folie que tu attendais. Ta dignité,
inaliénable.
Et tu pourras ainsi donner ce témoignage de ta foi, tous les
jours qui sont tous des jours vers la liberté, et tous les
dimanches qui sont tous des fêtes de Pâques : Parce
qu’il a vraiment subi ma mort, Jésus-Christ est vraiment
mon frère, et c’est pourquoi sa résurrection est
vraiment ma résurrection, sa victoire vraiment ma
libération, œuvre de l’amour. Et ce n’est plus
moi qui vis, pour mourir, mais c’est Christ qui vit en moi, afin
que je vive. Et maintenant, par la foi, quoiqu’il arrive, je ne
crains ni ne convoite plus rien du monde, mais je me réjouis
d’en être, par l’amour vainqueur, un bâtisseur
vivant.
Un témoin et un ami de Jésus-Christ, ressuscité des morts.