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Dimanche de Pâques (23 mars 2008)
prédication par Jean-Yves Peter

SI les morts ne ressucitent pas

( Evangile selon Matthieu - Chapitre 27, verset 62 à Chapitre 28, verset 10 

Première lettre de Paul aux Corinthiens - Chapitre 1, versets 19 à 31 et Chapitre, versets 1 à 19, verset 32b et versets 55 à 57)


« Si les morts ne ressuscitent pas », martèle Paul, «  alors, mangeons et buvons, car demain nous mourrons… » Profitons bien de ce qui passe à notre portée, car lorsque ce sera fini, ce sera fini !
Ces paroles, je tiens à le préciser, ne sont pas pour vous priver, après ce culte, de fêter Pâques comme il convient, et comme il se doit, autour d’une bonne table familiale ! Paul n’entend pas nous dissuader de fêter Pâques ; il nous exhorte à en témoigner, à en proclamer toute la dimension. Toute la dimension pour nous. Entendons-le...
De diverses façons déjà, la sagesse humaine – l’orgueilleuse sagesse du péché – s’est employée à altérer, à adapter l’événement et l’annonce de la résurrection à la logique du monde, à rendre la foi croyable, acceptable à la raison, et ce faisant, dit Paul, l’a annulée comme Bonne Nouvelle. Attachons-nous ici à l’une de ces altérations, très courante et toute simple, et directement dénoncée par cette protestation de Paul.
Elle consiste à réduire Jésus-Christ à un summum prophétique, une suprême révélation de pureté et de vérité, de justice, d’amour. Bien sûr, l’Esprit même d’une telle perfection de sagesse est immortel, et demeure vivant ; cet Esprit, c’est Dieu… Mais Jésus de Nazareth, lui, est mort, et peu importe… Cet homme, ce corps n’a été que le support, les jambes et la voix de la vérité. Et peu importe le support… Ce qui compte, c’est la vérité. Peu importe le corps et ses vicissitudes, ses convoitises et ses violences… Il faut aimer l’Esprit, et peu importe le corps ; il faut adorer Dieu, et peu importe l’homme.
Et Paul récuse : Si Jésus-Christ n’est pas ressuscité, si seule sa Parole demeure - et lequel de nos corps pourra-t-il la porter ? Oui, si le Dieu humain n’aura été qu’une apparition, une ultime prophétie, alors il ne se sera rien passé, tout cela aura été pour rien, et même moins que rien, et pire que rien, car les hommes s’en trouveront cette fois désespérément livrés à leur sort, à leur mort, par ce Dieu royalement reparti au-delà de ce bas-monde, qui n’aura su que le trahir et le rejeter, du fond de sa perdition désormais sans issue. Oui, si la résurrection de Jésus-Christ ne concerne que l’esprit, et pas le corps, il ne reste aux hommes que le désespoir et rien d’autre. Le désespoir d’une humanité impossible, bonne à jeter aux chiens, au cynisme... Mangeons, buvons..!
Alors, écrit Paul, proclamez-le, sans raisonnable retenue : Jésus-Christ est ressuscité, et non pas Jésus-Christ seulement, mais avec lui tous ceux, toutes celles qu’il appelle à lui par la foi. Il l’a dit, lui-même : « Celui qui croit en moi, dit Jésus, celui-là vivra, quand bien même il serait mort ; quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. » Oui, nous sommes ici par la foi, par cette folle assurance en nous que la mort n’aura pas le dernier mot sur ma vie, que l’avenir de ma vie, ce n’est pas la mort, mais la liberté, parce que Jésus-Christ est ressuscité. Et qu’avec lui nous ressuscitons, parce que la vérité dont il a révélé la puissance n’est pas l’impossible pureté, mais le pardon offert. Le pardon de Dieu, c’est en nous la perfection, la puissance vitale de Dieu, c’est en nous notre mort déjà vaincue.
Voyez-vous, écrit-il, si la foi en Christ consistait seulement à dire : « Dieu est grand ! Dieu est puissant ! », et nous désespérément pas grand-chose, sinon rien… Alors oui, mieux vaudrait occuper notre temps à bien boire et manger, car au moins, cela ne serait pas tout à fait rien, avant de disparaître. Non ! Jésus-Christ est ressuscité signifie : son pardon est mon salut. Il a souffert, il es mort, il est ressuscité, afin que toutes les corruptions de ma chair adviennent en liberté. Christ est mort pour la résurrection de ma chair. L’Evangile, la Bonne Nouvelle, ce n’est pas : Dieu est grand ! mais : les mourants (c’est-à-dire nous) sont rendus à la vie.

Pourquoi ? Comment ? Et d’abord, pourquoi Jésus est-il mort ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il souffre et meure pour que je vive ?
Eh bien, avant tout, parce que Dieu est la volonté que je vive. Dieu est mon Père, et le Père de la vie de ce monde, parce que Dieu est amour. L’amour est Dieu, et l’amour désire et donne la vie. Notre Dieu, écrit Paul, est celui « qui appelle à l’existence ce qui n’existe pas. » (Ro 4, 17) Et les hommes reçoivent de Dieu la volonté de vivre, et même, à son image, la volonté que le monde vive, la volonté d’aimer. Mais… que se passe-t-il ? Voilà qu’il leur prend de vouloir vivre par leur propre énergie, leur propre volonté ! Voilà qu’il leur prend de vouloir être leur propre dieu, leur propre vérité, de prononcer le jugement du bien et du mal ; de vouloir « faire leur vie », couper le cordon avec leur Père, avec l’amour créateur – c’est le syndrome d’Adam et Eve… Et les voilà livrés à eux-mêmes et dépourvus face au néant qui vient alors s’imposer comme seule perspective, comme seule puissance ; seule vérité…
Alors la peur les saisit, et la peur produit la rivalité, l’orgueil, la violence ; il faut, chacun pour soi, mériter de vivre, ou plutôt de survivre, par la force ou la vertu, comme pour conjurer l’inévitable, exorciser l’humiliation de la mort. Et le monde devient une sinistre farce, où les vivants se disputent le pouvoir de tuer…
Faire sa vie. C’est cela, le péché : vouloir faire sa vie, au lieu de la recevoir du Père de toute vie, de l’amour vivant. C’est le cercle vicieux du péché : plus on se veut « à la hauteur », devant Dieu et le monde, par la piété, la charité, la sagesse, le travail, l’autorité, la force, la domination… plus on s’enferre dans l’orgueil et la rivalité, dans la religion de la peur de la mort, la religion qui a crucifié le Christ.
Au cœur d’eux-mêmes, les hommes veulent vivre, oui, et seulement vivre ; mais ils ne le peuvent pas. Ils veulent aimer, oui, et seulement aimer ; mais ils ne le peuvent pas. Car l’amour et la vie se reçoivent de Dieu, ou alors, il n’y a que le néant, qui impose la peur et l’opposition et la mort.
Oui… Nous voulons aimer, et vivre, mais nous ne le pouvons pas. A tel point que nous nous sommes résignés à cette perverse sagesse que la mort soit une part de l’humanité ! Être humain, c’est être mortel… c’est comme ça ! Jusqu’à faire de la foi le moyen de mieux se résoudre à mourir… Un placebo du deuil ! Cette banale résignation, qui se veut sage, atteste l’emprise du péché sur notre vie. « Si c’est en rapport à cete vie seulement que nous espérons en Christ, alors nous sommes les plus malheureux des hommes ! »
Mais Dieu veut que nous vivions, parce qu’il est l’amour, et l’amour est fidèle. Alors que fait l’amour..? Il pardonne. A tous les hommes qui meurent et tuent de se prétendre sages et méritants, il offre le pardon de sa fidélité. A tous les hommes il offre Jésus-Christ, il s’offre en Jésus-Christ crucifié.
S’il a fallu que Jésus-Christ souffre et meure, c’est parce que le pardon signifie la solidarité. Celui qui pardonne se fait solidaire de la faiblesse qui a causé la faute. Et s’il la révèle, ce n’est plus pour l’accuser, mais pour la guérir. La solidarité de Dieu – nous disons la communion, qui nous est dite par la cène que nous allons partager – ; le pardon de Dieu c’est l’union de son amour avec notre condition, c’est-à-dire avec notre mort ; union accomplie par Jésus-Christ, et accomplie en chacun d’entre nous par la foi, la foi qui nous dit, au cœur de nous-même : N’aie pas peur ; je t’aime, tel que tu es, alors tel que tu es, fier et honteux à la foi, je te pardonne, et je viens mourir avec toi, afin de vaincre ta mort, et te rendre à la vie que je t’ai donnée… « S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité ! »
Voilà pourquoi Dieu est mort en Jésus-Christ : il est mort pour vaincre ta mort. On ne peut vaincre l’adversaire qu’on n’affronte pas ; on ne peut pardonner ce qu’on ne subit pas soi-même. Dieu s’est offert, de ta sagesse, victime de ton péché, afin de le vaincre, souverainement, de franchir l’obstacle de ta mort, et t’ouvrir le chemin de ta liberté, te conduire dans le vert pâturage du salut. Le pardon de Dieu a vaincu ton péché et ta mort. C’est pourquoi « Jésus-Christ est ressuscité » signifie : « les morts ressuscitent », ou ne signifie rien. Et pire que rien !
Voilà l’Evangile : la seule sagesse qui engendre en nous le pouvoir d’être enfant de Dieu, c’est-à-dire le pouvoir de prendre au sérieux nos vicissitudes et nos souffrances. Le pouvoir d’aimer l’humilié, le vil, le blessé, l’infirme, et de le relever à sa dignité d’enfant charnel de Dieu. De même que celui qui nous parle n’a pas contourné l’iniquité et la mort de la chair, mais il les a franchies… L’Evangile, la seule sagesse qui n’exige aucune autre performance que de la recevoir. « Si vous demeurez dans ma Parole », dit le Seigneur « vous êtes de la vérité, et la vérité vous rendra libres. » La seule sagesse, donc, plus grande que l’orgueil, qui a tellement tué déjà d’honorer l’esprit au mépris du corps, l’idéal au mépris du réel.
Alors à toi qui a souffert déjà ; et à nous tous qui souffrirons, et qui mourrons, parce que notre péché domine toujours notre chair, la foi nous le dit : N’aie pas peur, car dans toutes tes épreuves, tu es plus que vainqueur par celui qui t’a aimé. De toutes tes épreuves, tu es déjà ressuscité, car ce n’est plus toi qui vis, mais c’est Christ qui vit en toi… Tu n’es plus mourant de ton péché, mais vivant du pardon de Dieu. Et si tu entends cela pour la première fois, écoute-le, réjouis-toi et garde-le, car c’est la vérité, la folie que tu attendais. Ta dignité, inaliénable.
Et tu pourras ainsi donner ce témoignage de ta foi, tous les jours qui sont tous des jours vers la liberté, et tous les dimanches qui sont tous des fêtes de Pâques : Parce qu’il a vraiment subi ma mort, Jésus-Christ est vraiment mon frère, et c’est pourquoi sa résurrection est vraiment ma résurrection, sa victoire vraiment ma libération, œuvre de l’amour. Et ce n’est plus moi qui vis, pour mourir, mais c’est Christ qui vit en moi, afin que je vive. Et maintenant, par la foi, quoiqu’il arrive, je ne crains ni ne convoite plus rien du monde, mais je me réjouis d’en être, par l’amour vainqueur, un bâtisseur vivant.
Un témoin et un ami de Jésus-Christ, ressuscité des morts.


 

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