Voilà, en vérité,
de tristes noces ! Des noces où l’on vient à manquer de quoi se réjouir…
Des noces ratées, avortées, où la joie tombe en dépit…
Elles ont lieu, ces
noces, où Jésus, ses disciples et sa mère sont invités, « trois
jours après »… trois jours après que Jésus ait été baptisé par
Jean-Baptiste.
Trois jours, dans l’Evangile,
c’est une durée qui ne doit rien au hasard ! Trois jours, c’est
le temps qui sépare la croix du tombeau vide ; le temps qui mène du
règne de la mort au règne de la résurrection, du règne des ténèbres
au règne de Dieu ; du règne du péché au règne du pardon ; le temps
qui sépare la condamnation par la loi du salut par la foi.
Voilà ce que raconte
le signe des noces de Cana : l’alliance ratée, l’alliance impossible
aux hommes, enfin accomplie par le don de Dieu, « parce que Dieu aime
tant le monde… » dira Jésus à Nicodème. Quelle est-elle, cette
alliance impossible ?
Nous sommes donc trois
jours après le baptême… Pour comprendre le mariage, Il nous faut
parler un peu de ce baptême. Au moment où il survient, au moment où
survient le Christ, le constat est le suivant : la mort s’est imposée
à la vie. Pour sauver le monde de ce règne de la mort, il a fallu
que Dieu, lui-même, s’immerge dans la mort du monde, il a fallu que
Dieu s’unisse au monde qui meurt, que Dieu s’invite au mariage raté,
au mariage qui tombe à l’eau…
Dans l’histoire de
la création, l’eau représente le néant chaotique, sans vie et invivable,
l’abîme inerte. De cette inertie, Dieu fait émerger le vivant. Il
écarte les eaux pour dégager l’espace vital et y faire apparaître
et grandir le vivant. Mais l’eau, le néant, menace toujours d’engloutir
le vivant, et il l’engloutit, dès lors que ce vivant entend vivre
sans Dieu, par lui-même1. Dès lors que le vivant veut être
puissant, dès lors qu’il veut faire sa vie, il meurt, comme une rivière
qui se couperait de sa source. Et pire encore, il fait mourir. Il détruit.
Jésus qui reçoit
le baptême, c’est Dieu qui vient communier à la mort du monde, Dieu
qui rejoint dans sa mort l’humanité en perdition, un peu comme un
sauveteur plonge au secours d’une personne qui se noie. Ainsi, lorsque
nous demandons le baptême d’eau, pour nous-même ou notre enfant,
cela signifie que nous confions à Jésus-Christ l’irrémédiable
de notre mort, de la mort de notre enfant. Cela signifie que nous confions
à Dieu de combattre et vaincre la mort qui, sans lui, nous engloutit
sans recours.
Et ce « sans recours »,
c’est ce que signifie le mariage raté de Cana, ce mariage où il
n’y a que de l’eau ; cette alliance qui échoue dans la mort, à
cause du divorce causé par le péché des hommes.
Qu’est-ce que c’est,
ce divorce, ce péché ? Que s’est-il passé entre Dieu et les hommes
auxquels il a donné vie ? Interrogeons la Bible…
Sitôt que l’homme
a été homme, créé par Dieu à son image, c’est-à-dire capable
lui aussi de parole, créé pour prendre part responsable à l’œuvre
créatrice de Dieu, à l’expansion du vivant ; dès l’aube de son
existence, raconte la Genèse, l’homme a subi la tentation d’être
humain sans Dieu. La tentation d’être son propre créateur, sa propre
puissance de vivre… D’être son propre dieu. Il a cédé à cette
tentation, plus forte que lui, et sa vie et le monde ont été saisis
par la haine et la mort, au point que Dieu ait désiré détruire le
monde, le laisser engloutir à nouveau, replonger au néant. C’est
ce que raconte le déluge. Mais le créateur n’a pu se résoudre à
être le destructeur. Il est le sauveur, parce qu’il est amour, et
rien d’autre que cela. Il
n’y a d’ailleurs, fondamentalement,
rien d’autre que cela !
Alors il décide de
former un peuple, qu’il nomme Israël, et de faire alliance avec lui,
en lui donnant une loi, une loi qui sera pour ce peuple son chemin de
vie, son chemin pour vivre. Le décalogue en est le fondement.
Mais l’alliance avorte.
Le peuple d’Israël s’avère désespérément incapable de suivre
ce chemin pourtant tout tracé ; incapable d’observer les prescriptions
de la loi de Dieu ; incapable de fidélité et de justice lorsque le
tentent l’orgueil et la convoitise. La loi de Dieu, au lieu de libérer,
condamne les hommes, révèle leur fatale incapacité à être à la
hauteur de Dieu, à la hauteur de vivre. La loi de Dieu est pour son
peuple un second déluge ; elle le plonge dans l’irrémédiable de
son péché, et de la mort qui en est le salaire. La loi reçue par
Moïse est un mariage raté, sans joie. Comme à Cana. Un mariage qui
avorte et se noie dans les jarres pleines d’eau, ces jarres qui disent
l’impossible purification des hommes face à Dieu ; l’impossible
obstacle de la loi ; l’insurmontable domination de la mort. Nul homme
ne peut se présenter pur devant Dieu ; il ne peut qu’être purifié,
par le pardon de Dieu. Fatalement, celui qui veut mériter de vivre,
celui-là ne peut que mourir.
Un mariage, normalement,
engendre la vie ; celui-ci, l’alliance par la loi, l’alliance par
Moïse, inflige l’irrémédiable de la mort.
Mais pourquoi Dieu
a-t-il infligé à son peuple ce chemin impossible de la loi ? Pourquoi
cette exigence inaccessible ? Est-ce par vengeance, la vengeance du
dépit, de la colère ? « Voilà ce que vous auriez pu avoir, et que
vous n’aurez plus jamais, puisque vous n’avez pas voulu m’écouter
! Disparaissez donc ! »
Non. La loi impossible
n’est pas la vengeance de Dieu. Sa loi n’est pas une vengeance,
mais vraiment un chemin pour vivre, qui passe par une révélation et
un appel… La révélation, c’est : « Voyez ; vous ne pouvez pas vivre.
Vous êtes incapables d’aimer ce monde et ne pas le craindre ou le
convoiter ». Et puis la révélation, implacable, conduit à l’appel,
à Jean-Baptiste : « votre incapacité à vivre, reconnaissez-la et
confiez-la moi… Confiez-moi votre péché, votre mort ; confiez-vous
en ma puissance, qui est l’amour, l’amour qui vous a donné l’existence
et qui vous offre le pardon… Repentez-vous, revenez à moi, et je
vous sauverai… Je vous ferai vivre, et prendre part à la vie ».
Voilà comment le mariage
impossible et dépité de la loi mène à Jésus-Christ, mène au pardon
qui répond à la supplication de son peuple : « Sauve-nous ! Délivre-nous !
Nous n’y parvenons pas ! Nous avons ta loi, mais elle nous condamne !
» Bien sûr, ce cri, c’est celui de l’humanité toute entière :
« Nous voulons vivre ! En paix et en joie ! Et nous n’y parvenons pas !
Nous souffrons, nous combattons, nous tuons et nous mourrons ! » Le monde
crie son désir de vivre, et son incapacité à ne pas mourir ; et ce
cri, c’est Marie. Regarde-les, regarde-nous, nous n’avons plus de
vin, plus de joie, plus de vie… Marie, c’est la supplication du
monde : « Seigneur, délivre-nous du mal ! Nous voulons la joie, le vin
du mariage, et nous n’avons que de l’eau, et nous coulons ! »
Et la Bonne Nouvelle,
c’est que Dieu répond ; qu’il a répondu. Et sa réponse, c’est
Jésus-Christ. Par lequel Dieu vient, lui-même, résoudre l’irrémédiable.
Pardonner. Résoudre la loi insurmontable, ouvrir l’impasse de la
mort, fermée par le péché. Il vient pardonner, et son pardon sera
notre chemin de vivre, désormais accessible, ouvert. Jésus reçoit
le baptême, s’immerge, solidaire, dans la mort des hommes, pour la
combattre, et trois jours après, la vaincre ; trois jours après, transformer
l’eau en vin, l’impasse en espérance. Le bon vin, la saine ivresse
de l’espérance ! Jésus-Christ baptisé, c’est Dieu qui vient épouser
le péché des hommes, mon péché, pour le transformer en justice ;
c’est Dieu qui vient épouser ma mort, pour délivrer ma vie… Scandale
pour les juifs, folie pour les païens ! Celui qui n’a pas connu de
péché, Dieu l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions
par lui justice de Dieu ! Dieu épouse Marie, épouse le cri des hommes,
afin d’engendrer l’homme libre, l’homme sauvé, l’homme vivant
avec Jésus-Christ.
Ainsi l’alliance
avortée, dépitée de la loi, l’alliance de la révélation du péché
se résout dans les noces pleinement accomplies et définitivement joyeuses
du pardon de Dieu. Et l’entière Bonne Nouvelle, c’est que lorsqu’il
s’agit de notre salut, Dieu ne met pas d’eau dans son vin ! Il est
venu, lui-même, souffrir notre péché et mourir notre mort, pour la
combattre et la vaincre. Trois jours après, l’entière victoire.
Et il n’y a pas d’eau dans le vin de notre salut… C’est la pure
victoire et le pur salut de Dieu qui coule dans nos veines, par la foi.
Et toi qui es là,
que Dieu connaît et à qui il parle, écoute ! Si tu as le sentiment
d’avoir raté ton mariage avec la vie, si ta vie pleure et coule,
fais comme les époux dépités de Cana ; invite Jésus-Christ. Il t’offrira
son pardon en mariage ; il épousera ta mort, et tu renaîtras en joie
et en liberté… définitives !
Et à nous, frères
et sœurs dans la liberté du pardon de Dieu, quelle exigence nous reste-t-il ?
Celle-là seulement, parce que nous sommes invités, nous aussi, de
boire ce bon vin, gardé pour la fin, de nous abreuver sans modération
de Jésus-Christ, de la Parole de Dieu qui nous pardonne et nous sauve,
et de la célébrer, afin d’en être les justes témoins, afin de
servir ce bon vin à tous ceux qui aspirent à se réjouir de ce monde,
au lieu de le subir, au lieu de se subir… Et de ce bon vin là, il
n’y a pas à craindre d’abuser !
Voilà donc ce qui
nous reste à faire, tout ce qui nous reste à faire : chaque
jour, recevoir et témoigner, ensemble, la joie de vivre par et avec
Jésus-Christ… Oui, cette fois-ci, voilà qui est à notre portée.
Bonne nouvelle ! Notre salut, par Jésus-Christ, est à notre portée !
Car c’est lui qui est venu à nous. Et toutes choses sont devenues
nouvelles. Nous voici donc en paix, alors réjouissons-nous, et vivons !