Ce serait, à mon avis, une
erreur de considérer ce texte uniquement comme le récit d’un affrontement
entre Jésus et le diable. Même si c’est pour affirmer la victoire
du Christ. Je retiendrai beaucoup plus volontiers de ce texte, une conception
de l’homme, une mauvaise compréhension de Dieu et une invitation
à une relation dans un face à face avec Dieu. Cela nous aidera peut-être
à mieux cerner la tentation, pour pouvoir mieux y répondre.
La conception de l’homme
tout d’abord. Je parle de conception de l’homme parce que même
s’il s’agit du Christ c’est en tant qu’homme qu’il est confronté
au diable et c’est en tant qu’homme qu’il réagit. Le tentateur
a bien essayé de jouer sur son statut de fils de Dieu, mais à aucun
moment il n’en a usé.
Cela commence tout bonnement
par la faim. Jésus a toutes les raisons d’avoir faim. Cette faim
est bien l’identification d’un besoin propre à l’homme. On peut
donc comprendre qu’une des caractéristiques de l’homme c’est
d’avoir des besoins vitaux, qui ne sont pas niés par Dieu. Et
même Jésus n’échappe pas à la règle, à plus forte raison après
un jeûne de quarante jours.
Une autre caractéristique
de l’homme nous est révélée par la deuxième tentation. Se jeter
du haut du temple, pour Jésus, n’est pas ici un acte de confiance.
Ce serait plutôt un acte de provocation. Il s’agit de vérifier
le caractère magique de la divinité. Cet appétit pour la magie
chez l’homme ne se dément pas aujourd’hui, même dans une société
qui se veut rationnelle à l’extrême. J’en veux pour preuve cette
expression courante : je vais tenter ma chance ! Nous sommes bien dans
la recherche d’une forme de surnaturel.
La troisième tentation révèle
une caractéristique beaucoup plus profonde et peut-être bien plus
sournoise. Elle met en évidence la soif de pouvoir propre à
l’homme et on peut même parler de son désir de toute puissance.
C’est le rêve d’immortalité en tant que refus de la limite. Pas
de limite à mon pouvoir, pas de limite à ma vie, je suis tout puissant.
Ce rêve de toute puissance
ne se manifeste pas toujours avec cette radicalité, mais il est bien
présent dans le quotidien de nos existences. Evacuation de la mort
dans nos sociétés, refus de l’imprévisible conduisant à la recherche
systématique d’un coupable, refus de l’échec médical, voilà
quelques traductions concrètes du refus de la limite et de la soif
de pouvoir, y compris sur la naissance et la mort. Tout cela je te
le donnerai dit le diable ; voilà ce qui apaisera ton désir de
puissance, pourrions-nous ajouter.
Mais si ces trois tentations
révèlent une certaine compréhension de l’homme, elles révèlent
tout autant une mauvaise compréhension de Dieu. Comme si Dieu entrait
dans le jeu de l’homme pour répondre à ses attentes.
Première attente. Tu
as besoin de pain, Dieu te donnera du pain. Cette logique de la réponse
systématique aux besoins me semble aller à l’encontre d’une bonne
connaissance de l’homme et de Dieu. De l’homme parce que même si
vous le nourrissez au point de le gaver, vous ne répondrez pas à son
désir de relation qui est le moteur de son besoin de pain. De Dieu,
parce que Dieu ne répond pas au besoin, mais au-delà du besoin. Il
sait que derrière le besoin de pain il y a une autre attente, celle
d’un besoin spirituel qu’il ne comblera d’ailleurs pas davantage.
Maintenir une forme de manque c’est continuer de donner vie à ce
besoin. Ainsi la Parole dont l’homme vivra n’aura jamais fini de
combler nos attentes et c’est ce besoin, toujours en éveil, qui fait
vivre.
Deuxième attente. Tu
as besoin de magie, de surnaturel, Dieu te comblera. Faux, nous dit
le récit, c’est tenter Dieu, c’est le mettre à l’épreuve. Autrement
dit c’est vouloir un dieu qui nous corresponde. C’est vouloir
un dieu à qui nous dictons ce que nous attendons de lui. C’est lui
attribuer un fonctionnement de distributeur de hauts faits dont je pourrai
me glorifier. C’est ignorer que le dieu des éclats et des manifestations
tonitruantes que nous avons encore tendance à convoquer, a choisi de
se révéler dans la faiblesse d’un enfant et la souffrance d’un
crucifié.
Troisième attente.
Tu veux être maître du monde en adorant celui qui te donnera le pouvoir,
alors tu te trompes d’adresse. Adorer Dieu et lui rendre un culte
ne fait pas l’objet d’un marchandage du genre si tu me donnes
je te donnes. Adorer Dieu et lui rendre un culte ne
se fait pas pour ce que Dieu donne, mais pour ce qu’Il est.
Et ce Dieu là n’est pas dans la logique du pouvoir qu’il distribuerait
mais il est dans la logique du don gratuit. Il donne, il se donne non
que l’homme ait fait quelque chose pour le mériter ou qu’il fera
quelque chose en reconnaissance.
Ainsi la représentation de
Dieu par le diable, c’est un dieu qui comble les besoins, un dieu
qui correspond à ce que nous en attendons, un dieu qui distribue le
pouvoir. Nous avons là un résumé de la tentation que nous pourrions
définir ainsi : la tentation à laquelle est soumis le Christ
et en conséquence tout homme, c’est la tentation de faire un dieu
qui corresponde à nos représentations, à ce que nous pensons
que dieu doit être. Ce n’est ni plus ni moins un faux dieu.
La question est alors de savoir
que faire pour ne pas tomber dans le piège de la tentation de se fabriquer
un faux dieu.
Un premier élément de réponse
nous est donné par l’utilisation que Jésus fait des Ecritures. Il
oppose la Parole à une utilisation fallacieuse de cette même parole.
Mais attention il ne faudrait pas en déduire que, détenteurs de la
bonne parole, nous pouvons clouer le bec aux mauvais utilisateurs de
la parole. Ce serait tomber dans le même piège que le tentateur lui-même
en utilisant la parole à ses propres fins.
Cette Parole, opposée à l’hérésie
du tentateur, ne peut être efficace que si elle est donnée. Reçue
comme un don, elle se doit d’être intériorisée au point de remettre
en question, y compris nos fausses certitudes, avant de pouvoir être
partagée comme Parole qui transforme et réoriente l’existence.
Un deuxième élément de réponse
est à rechercher dans le début du récit. Jésus est conduit au désert
par l’Esprit et il jeûna pendant quarante jours et quarante nuits.
N’en déduisons pas trop hâtivement que l’Esprit est responsable
de la tentation ! Je crois plutôt que nous avons là le rappel d’une
constante des évangiles : l’Esprit conduit le Christ et par conséquence
les croyants. Il les conduit et les accompagne dans toutes les circonstances.
Mais ce qui attire davantage
mon attention c’est le jeûne de Jésus. Je passe sur la symbolique
des quarante souvent présente dans l’ancien testament, même si je
retiens que c’est le temps pendant lequel Moïse était sur le mont
Sinaï. Ce parallèle est frappant. Moïse s’est tenu en présence
de Dieu pendant ce temps et je ne peux imaginer autrement les quarante
jours de Jésus dans le désert que dans la présence de Dieu. Le jeûne
est ici un moyen d’exprimer l’absence de contingences matérielles
dans ce face à face. Et c’est de ce face à face que Jésus reçoit
la force de répondre aux attaques du tentateur. La relation à Dieu,
une relation personnelle, intime, j’allais dire sans parasites, cette
relation permet de se saisir d’une Parole, de se nourrir
d’une Parole qui dit quelque chose de fondamental de Dieu et sur
Dieu.
Nous sommes loin du faux dieu
présenté par le tentateur.
Alors ne me faites pas dire
qu’il s’agit maintenant de faire un séjour de quarante jours dans
le désert ou sur la montagne. Mais ce texte nous rappelle avec force
la nécessité de la relation intime, personnelle et discrète avec
Dieu.
Si nous prenons le temps de
vivre cela malgré l’agitation de la vie actuelle, nous serons mieux
armés pour dénoncer les faux dieux et pour donner gloire au Dieu de
la vie.
Pour Jésus les anges s’approchèrent
et lui donnèrent à manger. Il ne s’agit pas là du retour du magique
par la porte arrière. L’ange est un messager. On peut alors comprendre
que la cerise sur le gâteau dans une relation forte avec Dieu est que
celui-ci peut se manifester par un messager. Ce que nous avons refusé
de saisir en nous soumettant à un faux dieu, alors même que cela nous
paraissait indispensable, cela nous est donné. Raison de plus de vivre
pleinement la relation à Dieu dont l’Esprit nous accompagne et nous
conduit.