l'Église Réformée de Nancy
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le dimanche 17 février 2008
prédication par Jean-Yves Peter

 Le semeur

Evangile selon Matthieu - Chapitre 13, versets 1 à 23)


Jésus parle à la foule, la foule du monde égaré, perplexe ; la foule du vivant qui veut vivre… il lui parle, longuement, en parabole.

La parabole du semeur. Toute simple, mais d’une étrange simplicité, qui donne l’impression de tout comprendre tout de suite, pour aussitôt se demander de quoi il s’agit…

L’étrange simplicité de la Parole de Dieu, l’étrange simplicité de Jésus-Christ, qui aux uns se fait lumière, aux autres demeure obscure, insignifiante…

Etranges, ces propos de Jésus à ses disciples, entre la parabole et son explication… « Je leur parle en paraboles, afin qu’ils ne comprennent pas, ne se convertissent pas, et que je ne les guérisse pas… A celui qui a, il sera donné en abondance, à celui qui n’a pas, même ce qu’il a  lui sera enlevé»… Etrange ? Plus que cela ! Affligeant, scandaleux, pour ceux qui ne comprennent pas…

Mais si nous sommes, nous, venus ici, ce matin, nous retrouver ensemble, en famille, en fraternité de Jésus-Christ, c’est qu’à chacun d’entre nous, cette étrange parole de Dieu s’est donnée à comprendre, à recevoir, ou veut se donner à comprendre, à toi, aujourd’hui. A comprendre et connaître que tu es enfant de Dieu, né de son amour et sauvé par le pardon de son amour, maintenant déjà, vainqueur de ta mort.

Oui, il nous est donné d’entendre par cette parabole un véritable Evangile, une véritable Bonne Nouvelle pour notre vie, notre vie avec Dieu. Ecoutons…

Elle nous dit, cette histoire : ce que Dieu attend de toi, c’est que tu sois un semeur de sa Parole. Il veut que la Bonne Nouvelle du pardon de l’amour soit semée, partout, n’importe où, dispersée sans relâche aux quatre vents. Etranges semailles, en vérité ! On ne fait pas comme ça dans le monde. Quel agriculteur sérieux et compétent disperserait ainsi de la précieuse semence dans la caillasse, dans les ronces, ou au bord des chemins ? Ces semailles-là ne doivent rien à la logique du monde. Bien sûr ! La parole qui a créé le monde ne doit rien au monde.

Alors toi non plus, tu ne seras pas économe de ma parole, avare de ta joie et de ta liberté. Témoigne l’Evangile partout, à tout le monde, sans préjugé ni retenue d’aucune sorte. Ne te dis pas : « Ah non, quand même pas ici, pas maintenant, pas à lui, à elle… » Si ! Toi qui as, partage, sème, sans compter. N’aies pas peur de parler de Jésus-Christ, en tous temps et en tous lieux qu’il te vient ; de dire qu’il fait ta joie de vivre et de croire en ce monde, et d’y agir ; que tu aimes à venir te reposer, en famille, dans la fête et le partage de sa Parole, ces dimanches matin où il est convenu de se soumettre plutôt aux multiples contraintes du loisir. Ce n’est pas inconvenant ! Pour le monde peut-être, mais pas pour la justice.

Mais alors, diras-tu, quelle est la Bonne Nouvelle du semeur ? Parce que cet envoi aux semailles universelles, c’est plutôt contraignant…

Eh bien la Bonne Nouvelle, c’est que tu es tout à fait exempté de te soucier du produit de ces semailles – là encore, rien à voir avec l’économie agricole de ce monde ! Semer, c’est ta mission, et notre mission ; mais ce que produisent ces semailles, ce n’est pas notre problème. Elles tombent dans les ronces, la caillasse, elles sont brûlées par le soleil, mangées par les oiseaux ? Ou tombent en bonne terre, et fructifient ? Peu nous importe ! Celui-là écoute, puis oublie ? Ou se moque ? Celle-là se réjouit, puis trouve mieux à faire, accaparée par ses problèmes ou ses intérêts ? Ou bien il ou elle se convertit au témoignage de la justice de Dieu, avec nous ? Peu nous importe ! Ce n’est pas notre problème. C’est la volonté et l’œuvre de Dieu. Ce n’est pas au nombre de conversions obtenues que nous justifierons et conserverons notre place à la table du Seigneur, puisque c’est le Seigneur lui-même qui fait d’untel ou d’unetelle une terre fertile ou aride pour sa Parole, une pierre inerte ou un fils vivant d’Abraham.

C’est pourquoi dans l’Eglise, nous n’aurons que la paix, et aucune inquiétude. Parce que nous ne risquons rien à témoigner notre foi, car le rendement du témoignage n’est nullement notre problème. Nous vivons, en Eglise, une mission libérée du moindre compte à rendre à Dieu. De même que ce n’est pas notre rendement, dans quelque domaine que ce soit, qui nous fait vivre, qui nous constitue, mais c’est l’amour qui nous a donné naissance, et qui s’est révélé à nous, par Jésus-Christ, comme notre salut. Notre responsabilité, c’est le témoignage, c’est l’Eglise, oui ; mais le fruit de ce témoignage, c’est la responsabilité de Dieu. Nous témoignerons donc en paix, l’esprit tranquille, l’esprit libre dans l’Esprit Saint, parce que le salut, le mien et celui du monde, c’est la responsabilité et l’œuvre et le problème de Dieu, et en rien les nôtres : voilà quel est le don de Dieu, créateur en nous d’une bonne volonté véritable, parce que libérée du souci impuissant de nous-mêmes.

Entendons comment Jésus explique cela à ses disciples – c’est-à-dire à nous, c’est-à-dire à qui il veut : « A toi, dit-il, il a été donné de comprendre. » De te comprendre sauvé par le don du pardon de Dieu. Que c’est Dieu lui-même qui a fait de toi une terre fertile pour la justice, qui t’a libéré pour le témoignage de Jésus-Christ, alors que tu n’étais pas moins pécheur, et que tu ne l’es toujours pas moins que le sont tous ceux auxquels il n’a pas été donné d’entendre, tous ceux auxquels la foi inspire l’indifférence, ou la moquerie, ou même la violence. Ta foi, ton salut et ta vocation, c’est l’œuvre et la responsabilité de Dieu. De cela, tu n’as à justifier ni la compétence ni la légitimité. Cela t’a été donné.

Alors, sans état d’âme, sème simplement cette Bonne Nouvelle autour de toi – et je parlais de contrainte, mais est-ce une contrainte de publier une Bonne Nouvelle ? Non, ce témoignage, c’est ta liberté. Témoigner Jésus-Christ atteste ta libération. Pour quelle raison, en effet, sommes-nous ici, ce dimanche matin, en Eglise, sinon pour cela que nous sommes libres d’y être ? La foi vécue seul dans son coin, ce n’est pas la foi, mais l’orgueil travesti. L’orgueil d’être plus capable de Dieu que son prochain. L’insidieux orgueil de pouvoir représenter Dieu à soi tout seul ! A cela, Dieu nous demande de veiller, non pas avec inquiétude, mais avec vigilance. Semer l’Evangile, c’est-à-dire vivre l’Eglise, ce n’est pas une contrainte, mais une libéralité, au sens plein du terme, un partage absolument libre, parce que cela ne « sert à rien, et parce que nous n’en attendons rien, rien du monde évidemment, mais rien non plus du Seigneur, parce que de lui nous avons déjà tout reçu. Nous ne sèmerons pas l’Evangile pour être sauvés, mais parce que nous sommes sauvés, parce que nous vivons notre salut.

« Semez donc », nous demande Dieu, et j’agirai, moi, selon ma volonté, dans l’esprit de qui je voudrai ; à qui je voudrai, je ferai comprendre son salut par Jésus-Christ. Décharge-toi de ce souci ; mon joug est léger ! Que ce soit envers ton enfant, ton ami, ton ennemi, quiconque, témoigne en paix. De qui je voudrai, je ferai une bonne terre pour la justice.

Alors réagit la générosité du péché, le péché si prompt et si sage à juger Dieu... « Pourquoi de qui je voudrai ? Pourquoi les uns et pas les autres ? Pourquoi Dieu ne sauve-t-il pas tout le monde, tout de suite ? Et pourquoi ne l’a-t-il pas fait depuis longtemps ? Pourquoi cette sélection, scandaleuse ? »

Eh bien, si Dieu donne la foi à ceux-ci et pas à ceux-là, à ce pécheur-là plutôt qu’à tel autre, c’est afin que les hommes apprennent qu’ils sont incapables d’accéder à la vérité, si ce n’est la vérité qui vient à eux ; qu’ils sont incapables de faire le bien, si ce n’est par l’amour qui vient à eux ; qu’ils n’ont pas le pouvoir de vivre, si ce n’est par la vie qui vient à eux et leur en montre le chemin. C’est afin de leur révéler, patiemment, l’irrémédiable emprise sur leur vie du péché, l’orgueil mortel. Et leur révéler qu’ils ne peuvent accéder à la liberté que par le repentir, et non par l’affirmation ni la conquête. Et que tous ceux qui s’érigent ès-qualité capables de vérité et de justice, les nombreux humanistes universels auto-proclamés, sont en vérité le jouet du serpent, de l’orgueil, et ils n’ont rien, et même ce qu’ils ont leur sera enlevé, non pas par Dieu ni par l’Eglise, mais par le péché, car la mort est le fruit du péché.

L’orgueil est l’expression même du péché : la prétention de discerner par soi-même le bien et le mal. Autrement dit, la prétention de posséder Dieu. Le péché, c’est la sagesse qui se veut la foi, comme la grenouille se veut le boeuf… « Dieu ne devrait-il pas sauver tout le monde, tout de suite ? » Comme si « tout le monde » était, en vérité, le premier de mes soucis ! Cette bonne volonté, c’est la bonne volonté de l’orgueil, qui revient à dire, en vérité : « Tout le monde devrait être comme moi ! »

Je t’ai sauvé, répond l’Evangile, alors que tu mourrais, sans rémission. Alors que tu n’étais, pas moins qu’autrui, dominé et détourné par les peurs, les épreuves, les séductions, les pierres et les épines de ce monde. J’ai fait de toi une bonne terre, malgré toi. Tu suis maintenant Jésus-Christ, parce que je t’ai donné de le suivre, et pour aucune autre raison. Tu as reçu la foi parce que je t’ai donné de la recevoir, et pour aucune autre raison. Alors ne fait pas ton affaire du salut du monde. Ce que je te confie, c’est de donner à entendre Jésus-Christ, et pas de présumer à qui il parlera, fut-ce à tout le monde.

Car cela te mènerait, inévitablement, à présumer à qui il ne parlera pas. Cela te mènerait, inévitablement, à t’ériger en ayant-droit, en détenteur de Dieu, parce que l’orgueil aura pris la place de la foi, puis à désigner des goy ou des infidèles, que tu voudras exclure, ou contraindre. Inévitablement, tu ferais de ta foi un modèle et de ton témoignage, une condamnation ou une conquête. Inévitablement, tu propagerais la résignation au lieu de l’espérance.

Renonce donc à être sage, et écoute la foi ; écoute la folie du semeur qui sème dans la caillasse et dans les ronces. Comme lui, tu ne peux pas faire le bien, mais il t’est donné de prendre part au bien ; Tu ne peux pas être juste, mais il t’est donné de prendre part à la justice ; Tu ne peux pas connaître, mais il t’est donné d’apprendre. Reçois de n’être sauvé que par le don de Dieu, et n’y oppose pas ta sagesse, car elle est ton orgueil.

Reçois ce renoncement comme ta libération ; comme ta liberté de vivre le monde, et ne pas le sauver ; ta liberté de semer, partout, sans autre discernement que la volonté de Dieu, la folie de Dieu plus sage que les hommes : « A vous, il a été donné… » Réjouissez-vous, comme le semeur, et vous ne témoignerez aucune inquiétude, mais seulement sa généreuse liberté. Reçois cette folie soit comme ta raison, et ce scandale comme ta sagesse, alors tu témoigneras : « J’ai entendu, par Jésus-Christ, une parole qui me libère » et non pas : « Tu devrais écouter Jésus-Christ », pour telle ou telle raison dont je ne maîtrise ni le tenant ni l’aboutissant, ni l’alpha ni l’oméga… 

Avons-nous compris du semeur ce qui atteste notre liberté, notre salut ? C’est que nous soyons ici, ensemble, à l’œuvre des semailles de l’Evangile, à l’œuvre de l’Eglise, à l’œuvre de Dieu, pour rien. C’est le don de Dieu. Et la Parole que nous avons partagée ce matin, l’Esprit Saint qui nous a parlé, sera, avec chacun d’entre nous, la force d’une juste fidélité.


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