Jésus parle à la
foule, la foule du monde égaré, perplexe ; la foule du vivant qui veut
vivre… il lui parle, longuement, en parabole.
La parabole du semeur.
Toute simple, mais d’une étrange simplicité, qui donne l’impression
de tout comprendre tout de suite, pour aussitôt se demander de quoi
il s’agit…
L’étrange simplicité
de la Parole de Dieu, l’étrange simplicité de Jésus-Christ, qui
aux uns se fait lumière, aux autres demeure obscure, insignifiante…
Etranges, ces propos
de Jésus à ses disciples, entre la parabole et son explication…
« Je leur parle en paraboles, afin qu’ils ne comprennent pas, ne se
convertissent pas, et que je ne les guérisse pas… A celui qui a,
il sera donné en abondance, à celui qui n’a pas, même ce qu’il
a lui sera enlevé»… Etrange ? Plus que cela ! Affligeant, scandaleux,
pour ceux qui ne comprennent pas…
Mais si nous sommes,
nous, venus ici, ce matin, nous retrouver ensemble, en famille, en fraternité
de Jésus-Christ, c’est qu’à chacun d’entre nous, cette étrange
parole de Dieu s’est donnée à comprendre, à recevoir, ou veut se
donner à comprendre, à toi, aujourd’hui. A comprendre et connaître
que tu es enfant de Dieu, né de son amour et sauvé par le pardon de
son amour, maintenant déjà, vainqueur de ta mort.
Oui, il nous est donné
d’entendre par cette parabole un véritable Evangile, une véritable
Bonne Nouvelle pour notre vie, notre vie avec Dieu. Ecoutons…
Elle nous dit, cette
histoire : ce que Dieu attend de toi, c’est que tu sois un semeur de
sa Parole. Il veut que la Bonne Nouvelle du pardon de l’amour soit
semée, partout, n’importe où, dispersée sans relâche aux quatre
vents. Etranges semailles, en vérité ! On ne fait pas comme ça dans
le monde. Quel agriculteur sérieux et compétent disperserait ainsi
de la précieuse semence dans la caillasse, dans les ronces, ou au bord
des chemins ? Ces semailles-là ne doivent rien à la logique du monde.
Bien sûr ! La parole qui a créé le monde ne doit rien au monde.
Alors toi non plus,
tu ne seras pas économe de ma parole, avare de ta joie et de ta liberté.
Témoigne l’Evangile partout, à tout le monde, sans préjugé ni
retenue d’aucune sorte. Ne te dis pas : « Ah non, quand même pas ici,
pas maintenant, pas à lui, à elle… » Si ! Toi qui as, partage, sème,
sans compter. N’aies pas peur de parler de Jésus-Christ, en tous
temps et en tous lieux qu’il te vient ; de dire qu’il fait ta joie
de vivre et de croire en ce monde, et d’y agir ; que tu aimes à venir
te reposer, en famille, dans la fête et le partage de sa Parole, ces
dimanches matin où il est convenu de se soumettre plutôt aux multiples
contraintes du loisir. Ce n’est pas inconvenant ! Pour le monde peut-être,
mais pas pour la justice.
Mais alors, diras-tu,
quelle est la Bonne Nouvelle du semeur ? Parce que cet envoi aux semailles
universelles, c’est plutôt contraignant…
Eh bien la Bonne Nouvelle,
c’est que tu es tout à fait exempté de te soucier du produit de
ces semailles – là encore, rien à voir avec l’économie agricole
de ce monde ! Semer, c’est ta mission, et notre mission ; mais ce que
produisent ces semailles, ce n’est pas notre problème. Elles tombent
dans les ronces, la caillasse, elles sont brûlées par le soleil, mangées
par les oiseaux ? Ou tombent en bonne terre, et fructifient ? Peu nous
importe ! Celui-là écoute, puis oublie ? Ou se moque ? Celle-là se réjouit,
puis trouve mieux à faire, accaparée par ses problèmes ou ses intérêts ?
Ou bien il ou elle se convertit au témoignage de la justice de Dieu,
avec nous ? Peu nous importe ! Ce n’est pas notre problème. C’est
la volonté et l’œuvre de Dieu. Ce n’est pas au nombre de conversions
obtenues que nous justifierons et conserverons notre place à la table
du Seigneur, puisque c’est le Seigneur lui-même qui fait d’untel
ou d’unetelle une terre fertile ou aride pour sa Parole, une pierre
inerte ou un fils vivant d’Abraham.
C’est pourquoi dans
l’Eglise, nous n’aurons que la paix, et aucune inquiétude. Parce
que nous ne risquons rien à témoigner notre foi, car le rendement
du témoignage n’est nullement notre problème. Nous vivons, en Eglise,
une mission libérée du moindre compte à rendre à Dieu. De même
que ce n’est pas notre rendement, dans quelque domaine que ce soit,
qui nous fait vivre, qui nous constitue, mais c’est l’amour qui
nous a donné naissance, et qui s’est révélé à nous, par Jésus-Christ,
comme notre salut. Notre responsabilité, c’est le témoignage, c’est
l’Eglise, oui ; mais le fruit de ce témoignage, c’est la responsabilité
de Dieu. Nous témoignerons donc en paix, l’esprit tranquille, l’esprit
libre dans l’Esprit Saint, parce que le salut, le mien et celui du
monde, c’est la responsabilité et l’œuvre et le problème de Dieu,
et en rien les nôtres : voilà quel est le don de Dieu, créateur en
nous d’une bonne volonté véritable, parce que libérée du souci
impuissant de nous-mêmes.
Entendons comment Jésus
explique cela à ses disciples – c’est-à-dire à nous, c’est-à-dire
à qui il veut : « A toi, dit-il, il a été donné de comprendre. »
De te comprendre sauvé par le don du pardon de Dieu. Que c’est Dieu
lui-même qui a fait de toi une terre fertile pour la justice, qui t’a
libéré pour le témoignage de Jésus-Christ, alors que tu n’étais
pas moins pécheur, et que tu ne l’es toujours pas moins que le sont
tous ceux auxquels il n’a pas été donné d’entendre, tous ceux
auxquels la foi inspire l’indifférence, ou la moquerie, ou même
la violence. Ta foi, ton salut et ta vocation, c’est l’œuvre et
la responsabilité de Dieu. De cela, tu n’as à justifier ni la compétence
ni la légitimité. Cela t’a été donné.
Alors, sans état d’âme,
sème simplement cette Bonne Nouvelle autour de toi – et je parlais
de contrainte, mais est-ce une contrainte de publier une Bonne Nouvelle ?
Non, ce témoignage, c’est ta liberté. Témoigner Jésus-Christ atteste
ta libération. Pour quelle raison, en effet, sommes-nous ici, ce dimanche
matin, en Eglise, sinon pour cela que nous sommes libres d’y être ?
La foi vécue seul dans son coin, ce n’est pas la foi, mais l’orgueil
travesti. L’orgueil d’être plus capable de Dieu que son prochain.
L’insidieux orgueil de pouvoir représenter Dieu à soi tout seul !
A cela, Dieu nous demande de veiller, non pas avec inquiétude, mais
avec vigilance. Semer l’Evangile, c’est-à-dire vivre l’Eglise,
ce n’est pas une contrainte, mais une libéralité, au sens plein
du terme, un partage absolument libre, parce que cela ne « sert à rien,
et parce que nous n’en attendons rien, rien du monde évidemment,
mais rien non plus du Seigneur, parce que de lui nous avons déjà tout
reçu. Nous ne sèmerons pas l’Evangile pour être sauvés, mais parce
que nous sommes sauvés, parce que nous vivons notre salut.
« Semez donc », nous
demande Dieu, et j’agirai, moi, selon ma volonté, dans l’esprit
de qui je voudrai ; à qui je voudrai, je ferai comprendre son salut
par Jésus-Christ. Décharge-toi de ce souci ; mon joug est léger ! Que
ce soit envers ton enfant, ton ami, ton ennemi, quiconque, témoigne
en paix. De qui je voudrai, je ferai une bonne terre pour la justice.
Alors réagit la générosité
du péché, le péché si prompt et si sage à juger Dieu... « Pourquoi
de qui je voudrai ? Pourquoi les uns et pas les autres ? Pourquoi
Dieu ne sauve-t-il pas tout le monde, tout de suite ? Et pourquoi ne
l’a-t-il pas fait depuis longtemps ? Pourquoi cette sélection, scandaleuse ? »
Eh bien, si Dieu donne
la foi à ceux-ci et pas à ceux-là, à ce pécheur-là plutôt qu’à
tel autre, c’est afin que les hommes apprennent qu’ils sont incapables
d’accéder à la vérité, si ce n’est la vérité qui vient à
eux ; qu’ils sont incapables de faire le bien, si ce n’est par l’amour
qui vient à eux ; qu’ils n’ont pas le pouvoir de vivre, si ce n’est
par la vie qui vient à eux et leur en montre le chemin. C’est afin
de leur révéler, patiemment, l’irrémédiable emprise sur leur vie
du péché, l’orgueil mortel. Et leur révéler qu’ils ne peuvent
accéder à la liberté que par le repentir, et non par l’affirmation
ni la conquête. Et que tous ceux qui s’érigent ès-qualité capables
de vérité et de justice, les nombreux humanistes universels auto-proclamés,
sont en vérité le jouet du serpent, de l’orgueil, et ils n’ont
rien, et même ce qu’ils ont leur sera enlevé, non pas par Dieu ni
par l’Eglise, mais par le péché, car la mort est le fruit du péché.
L’orgueil est l’expression
même du péché : la prétention de discerner par soi-même le bien
et le mal. Autrement dit, la prétention de posséder Dieu. Le péché,
c’est la sagesse qui se veut la foi, comme la grenouille se veut le
boeuf… « Dieu ne devrait-il pas sauver tout le monde, tout de suite
? » Comme si « tout le monde » était, en vérité, le premier de mes
soucis ! Cette bonne volonté, c’est la bonne volonté de l’orgueil,
qui revient à dire, en vérité : « Tout le monde devrait être comme
moi ! »
Je t’ai sauvé, répond
l’Evangile, alors que tu mourrais, sans rémission. Alors que tu n’étais,
pas moins qu’autrui, dominé et détourné par les peurs, les épreuves,
les séductions, les pierres et les épines de ce monde. J’ai fait
de toi une bonne terre, malgré toi. Tu suis maintenant Jésus-Christ,
parce que je t’ai donné de le suivre, et pour aucune autre raison.
Tu as reçu la foi parce que je t’ai donné de la recevoir, et pour
aucune autre raison. Alors ne fait pas ton affaire du salut du monde.
Ce que je te confie, c’est de donner à entendre Jésus-Christ, et
pas de présumer à qui il parlera, fut-ce à tout le monde.
Car cela te mènerait,
inévitablement, à présumer à qui il ne parlera pas. Cela te mènerait,
inévitablement, à t’ériger en ayant-droit, en détenteur de Dieu,
parce que l’orgueil aura pris la place de la foi, puis à désigner
des goy ou des infidèles, que tu voudras exclure, ou contraindre. Inévitablement,
tu ferais de ta foi un modèle et de ton témoignage, une condamnation
ou une conquête. Inévitablement, tu propagerais la résignation au
lieu de l’espérance.
Renonce donc à être
sage, et écoute la foi ; écoute la folie du semeur qui sème dans la
caillasse et dans les ronces. Comme lui, tu ne peux pas faire le bien,
mais il t’est donné de prendre part au bien ; Tu ne peux pas être
juste, mais il t’est donné de prendre part à la justice ; Tu ne peux
pas connaître, mais il t’est donné d’apprendre. Reçois de n’être
sauvé que par le don de Dieu, et n’y oppose pas ta sagesse, car elle
est ton orgueil.
Reçois ce renoncement
comme ta libération ; comme ta liberté de vivre le monde, et ne pas
le sauver ; ta liberté de semer, partout, sans autre discernement que
la volonté de Dieu, la folie de Dieu plus sage que les hommes : « A
vous, il a été donné… » Réjouissez-vous, comme le semeur, et vous
ne témoignerez aucune inquiétude, mais seulement sa généreuse liberté.
Reçois cette folie soit comme ta raison, et ce scandale comme ta sagesse,
alors tu témoigneras : « J’ai entendu, par Jésus-Christ, une parole
qui me libère » et non pas : « Tu devrais écouter Jésus-Christ »,
pour telle ou telle raison dont je ne maîtrise ni le tenant ni l’aboutissant,
ni l’alpha ni l’oméga…
Avons-nous compris
du semeur ce qui atteste notre liberté, notre salut ? C’est que nous
soyons ici, ensemble, à l’œuvre des semailles de l’Evangile, à
l’œuvre de l’Eglise, à l’œuvre de Dieu, pour rien. C’est
le don de Dieu. Et la Parole que nous avons partagée ce matin, l’Esprit
Saint qui nous a parlé, sera, avec chacun d’entre nous, la force
d’une juste fidélité.