Paul fut relevé de terre,
et ses yeux ayant été ouverts,
il voyait... rien, il voyait le néant
Sur ce passage de la Bible, il
existe un commentaire qui a fait grand bruit et dont les échos
durent encore depuis 700 ans.
Il me semble, nous dit Maître Eckhart, que ce petit mot (le
rien, le néant que voit Paul) a quatre significations :
- La 1ère : quand il se releva de terre, les yeux ouverts,
il vit le néant et ce néant était Dieu.
- La 2e : lorsqu'il se releva, il ne vit rien d'autre que Dieu.
- La 3e : en toutes choses, il ne vit rien d'autre que Dieu.
- La 4e : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.
Vous pensez bien que ce commentaire du célèbre Maître
Eckhart a fait grand bruit, surtout le premier sens Paul ouvrant
les yeux vit rien, et ce rien, ce néant était Dieu !
Ce n'est pas une erreur ni une provocation de sa part, cette étonnante
conclusion résume même un point essentiel de la pensée
d'Eckhart.
Penchons-nous donc avec attention sur ce passage clef du livre des
Actes des apôtres.
Paul fut élevé de terre, et ses yeux furent ouverts
Ce qui est remarquable, c'est qu'absolument toutes les traductions
que j'ai trouvées trahissent l'original en mettant : Saul
se releva de terre, il ouvrit les yeux, mais ne voyait rien.
(Actes 9:8) Or, ce n'est pas ce qui est écrit, ces traductions
changent le sujet des verbes, sans se gêner. Dans le texte, ce
n'est pas Paul qui se relève comme le disent nos
traductions, mais il est relevé , on pourrait même
traduire qu'il est élevé de terre ou
ressuscité puisque ce verbe est un des deux verbes de
la Bible qui disent la résurrection.
Paul ne se relève pas et il n'ouvre pas les yeux, mais
il est relevé et ses yeux sont ouverts par un autre qui
ne peut être que Dieu. Car c'est Dieu qui vient ici à la
rencontre de Paul, c'est Dieu qui parle et se montre à lui, c'est
Dieu qui le ressuscite. On ne se ressuscite pas soi-même, au mieux
on se prépare à accueillir l'événement par
lequel Dieu nous fera avancer d'un pas ou de mille, comme ici.
Pourquoi est-ce que les traducteurs osent faire cet inexcusable changement
dans le texte ? Parce qu'ils ne peuvent comprendre comment des actes
aussi positifs que d'être ressuscité et d'avoir les yeux
ouverts par Dieu pourrait déboucher sur cela : ne rien voir !
C'est effectivement impossible si l'on considère cette situation
de Paul comme étant négative, comme une blessure provoquée
par Dieu le choc de la rencontre d'un pécheur avec sa perfection.
C'est pour cela que la lecture que nous propose Eckhart est intéressante,
car elle nous permet de comprendre positivement le fait que Paul ne
voit rien, de le comprendre comme un passage de la mort à la
vie !
Ses yeux ayant été ouverts, Paul vit le néant
et ce néant était Dieu, nous dit Eckhart.
Ce que Paul voit alors, c'est bien Dieu, puisque c'est lui qui parle
ici et qui le ressuscite et lui ouvre les yeux. Juste avant, le texte
nous dit que les hommes qui voyageaient avec Paul, eux, ne voient
personne contrairement à Paul, qui lui ne voit
rien . Il y a une différence :les hommes entendent la voix,
il y a bien quelqu'un, mais ils ne voient pas la personne
qui parle. Par contre, Dieu donne à Paul d'être élevé
au-dessus de la terre, jusqu'au troisième ciel ,
nous dit-il, au point de ne savoir si c'était vraiment physiquement
qu'il a vécu cela. Et ce qu'il a vu et entendu, dit-il dans sa
lettre aux Corinthiens, il ne peut rien en dire, sauf que ça
a eu lieu. Dans le livre des Actes, ce que Paul trouve de plus fidèle
à dire, c'est qu'il a vu, et que ce qu'il a vu c'était
un néant. Ce qu'il voit ce n'est pas personne ,
il voit quelqu'un mais ce qu'il voit, il l'appelle quand même
un rien , un néant , un invisible.
Cela veut dire deux choses :
- La première est que Dieu est infiniment plus complexe que
tout ce que l'on peut dire et même penser de lui. Paul le savait
sans doute, mais maintenant, il fait plus que le savoir, il en fait
l'expérience.
- La seconde chose est que Dieu a une façon d'exister qui
est unique en son genre, de sorte que l'on a de quoi hésiter
quand on dit tout simplement Dieu existe tant on peut
craindre que des gens puissent penser qu'il existe comme un homme
existe, alors que Dieu est plutôt la source de ce qui existe,
et donc au-delà de l'existence.
Avant cet événement, Paul croyait connaître la
vérité sur Dieu, il le croyait si fermement qu'il la défendait
avec force contre les bouleversements apportés par Jésus.
C'est rassurant d'avoir une notion de Dieu bien ferme, bien nette, précise.
On sait alors de quoi l'on parle quand on parle de Dieu. On sait en
quoi l'on croit quand on affirme que Dieu existe. C'est rassurant et
confortable, mais le problème c'est que ce n'est pas tout Dieu
que l'on adore quand on adore l'idée que l'on se fait de Dieu.
Ce que l'on adore alors ce n'est qu'une image, une conception figée,
une statue de Dieu, ou pire, une simple formule théologique que
l'on répète comme une incantation sans même la comprendre
tout à fait !
Paul avait des certitudes théologiques extraordinairement réfléchies,
intelligentes et cultivées. Tout à coup, il a une expérience
de Dieu, c'est bien Dieu qui est là, ce n'est pas sans rapport
avec ce qu'il savait de lui, et pourtant l'idée qu'il se fait
de Dieu explose. Il voit Dieu et ce qu'il voit, c'est... tenez vous
bien : un rien , un néant !
C'est le commencement de la sagesse car, nous dit Jésus,
personne n'a jamais vu Dieu (Jean 1:18), ce qui est normal puisque
Dieu est Parole" (Jean 1:1), Dieu est esprit
(Jean 4:24)...
Il y a quelque chose de cette même expérience de perte
de l'idée que l'on se faisait de Dieu quand sur la croix
Jésus s'écrit d'une voix forte : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi
m'as-tu abandonné ? (Marc 15:34). Lui-même avait
une certaine idée de Dieu, bien entendu, une idée extraordinairement
fidèle tant il était en communion, mais l'accomplissement
de cette communion à Dieu est de sentir que Dieu est au-delà
de tout cela, que même la plus parfaite des conceptions de Dieu
que l'on puisse avoir n'est qu'une pauvre projection dans le domaine
des idées. À jardin des Oliviers puis sur la croix, Jésus
voit s'écrouler tout un pan de sa conception de Dieu face à
ce qu'il vit, qui ne cadre pas avec ce qu'il pensait de Dieu, mais aussi
probablement à cause d'une relation à Dieu qui n'a jamais
été aussi forte que là, dans ces cris qui expriment
un vertige mais aussi l'expérience que Dieu est là. Ce
n'est pas Dieu qui l'abandonne, bien entendu, mais simplement une certaine
idée qu'il se faisait de Dieu, lui qui est pourtant le Christ,
et qui est donc un homme.
Il y a aussi dans la tradition juive une conception de Dieu qui va
dans le même sens que cette lecture d'Eckhart, puisque, après
l'exil, ils cessent de prononcer le nom de Dieu et qu'ils laissent vide
le cur du temple de Jérusalem, la maison de l'Éternel.
Tout cela n'est évidemment pas du nihilisme ou de l'athéisme,
comme si Dieu n'existait pas pour les juifs du 2nd temple, ni pour Jésus
sur la croix, ou pour Paul au moment même de sa rencontre décisive
avec lui ! Au contraire, ils témoignent ainsi de quelque chose
de fondamental sur Dieu qu'ils ont reçu à l'occasion même
de sa présence.
Même si nous ne croyons plus que Dieu est une sorte de Père
Noël, nous avons quand même une certaine idée de Dieu,
et c'est une bonne chose, bien entendu. Si Paul n'avait pas été
d'abord un excellent théologien, il n'aurait probablement pas
été l'apôtre qu'il a été après
le chemin de Damas. Mais cette résurrection qu'il reçoit
de Dieu est fondamentale, non seulement pour faire évoluer sa
conception de Dieu, mais surtout pour lui faire sentir que sa conception
de Dieu... ce n'est pas Dieu lui-même, et qu'elle ne peut pas
l'être. La meilleure des théologies serait comme un excellent
curriculum vitæ, et ce serait fou de le confondre avec la personne
même !
Après cet événement, la conception que Paul se
fait de Dieu va certainement évoluer, c'est peut-être cela
qu'évoque son retour à la vue, avec l'aide des autres
et de Dieu. On ne peut rester sans cesse au 72e ciel, ce ne serait pas
bon car Dieu veut que nous soyons des êtres autonomes ce qui n'est
pas possible si nous étions sans arrêt dans une extase
mystique. Sa théologie évolue donc à l'occasion
de cette étape de conversion, mais l'essentiel est qu'il sait
maintenant que Dieu est au-dessus du visible et qu'il échappe
à toute schématisation.
Grâce à cette conscience, Paul est déjà
prêt à recevoir de Dieu le prochain éclair de lumière
dont il aura besoin pour faire le pas suivant dans son cheminement.
Et grâce à cette expérience de Dieu, il peut se
laisser un peu transformer par lui, la source de la vie qui est au-delà
de tout, au lieu de simplement agir en croyant savoir ce que Dieu veut.
C'est dans les ténèbres que brille la lumière.
C'est quand on accepte, avec un certain vertige, de se dessaisir de
nos certitudes sur Dieu, c'est alors qu'il pourra peut-être enfin
nous donner de l'apercevoir, lui qui est au-delà du visible.
Alors, nous dit maître Eckhart,
Paul ne vit rien d'autre que Dieu.
En effet, ayant vu Dieu, dans un certain sens, tout semble s'effacer,
disparaître devant lui, comme les étoiles deviennent invisibles
quand on a regardé le soleil. Ou bien est-ce l'inverse : comment
porter une telle attention au visible quand on sait que l'essentiel
est invisible. Cela ne veut pas dire qu'une conséquence de la
conversion devrait être de ne plus s'intéresser à
d'autres réalités que celle de Dieu, au contraire, mais,
comme le dit Eckhart dans son 3e sens :
En toutes choses, il ne vit rien d'autre que Dieu
Alors il est possible de reconnaître dans ce monde qui nous
entoure les signes de l'action de Dieu au lieu de ne voir que le chaos
qui demeure encore. Alors, il est possible de reconnaître dans
une personne normale la présence de Dieu, et la recevoir, la
visiter, lui donner à boire, comme le propose l'Évangile
(Matthieu 25:40) parce qu'il y a quelque chose du Christ en elle. Mais
pour avoir cette vison-là, il faut avoir fait l'expérience
de cet invisible qu'est Dieu et en reconnaître le reflet, l'image
dans notre humanité pourtant visible, temporaire, pécheresse,
mais habitée par ce que Paul appelle gloire, lumière,
puissance, éternité.
L'expérience des disciples face au tombeau vide du Christ à
sa résurrection va aussi dans ce sens.
Et fort de cette expérience, comment ne pas vivre autrement
? Comment continuer à vivre en attachant plus d'importance qu'elles
ne le méritent à des choses qui sont en réalité
bien secondaires nous dit Echhart dans son 4e sens :
Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant
Que Dieu nous donne d'être ainsi élevés, que jour
après jour il nous donne ces touches de résurrection qui
nous feront cheminer et devenir à notre mesure apôtre du
Christ et non son persécuteur. Amen..
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