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prédication
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le dimanche 19 mars 2006,
culte à Nancy,

prédication par Marc Pernot

“ Paul fut relevé de terre, et ses yeux ayant été ouverts,
il ne voyait rien ”

( Actes 9:1-9 et 2 Corinthiens 12:1-5,
Marc 14:32-36, 15:22-37,
2 Corinthiens 3:17-4:18 )

 

“ Paul fut relevé de terre,
et ses yeux ayant été ouverts,
il voyait... rien, il voyait le néant ”

Sur ce passage de la Bible, il existe un commentaire qui a fait grand bruit et dont les échos durent encore depuis 700 ans.

Il me semble, nous dit Maître Eckhart, que ce petit mot (le rien, le néant que voit Paul) a quatre significations :

  • La 1ère : quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit le néant et ce néant était Dieu.
  • La 2e : lorsqu'il se releva, il ne vit rien d'autre que Dieu.
  • La 3e : en toutes choses, il ne vit rien d'autre que Dieu.
  • La 4e : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.

Vous pensez bien que ce commentaire du célèbre Maître Eckhart a fait grand bruit, surtout le premier sens “ Paul ouvrant les yeux vit rien, et ce rien, ce néant était Dieu ”! Ce n'est pas une erreur ni une provocation de sa part, cette étonnante conclusion résume même un point essentiel de la pensée d'Eckhart.

Penchons-nous donc avec attention sur ce passage clef du livre des Actes des apôtres.

Paul fut élevé de terre, et ses yeux furent ouverts

Ce qui est remarquable, c'est qu'absolument toutes les traductions que j'ai trouvées trahissent l'original en mettant : “ Saul se releva de terre, il ouvrit les yeux, mais ne voyait rien. ” (Actes 9:8) Or, ce n'est pas ce qui est écrit, ces traductions changent le sujet des verbes, sans se gêner. Dans le texte, ce n'est pas Paul “ qui se relève ” comme le disent nos traductions, mais “ il est relevé ”, on pourrait même traduire qu'il est “ élevé de terre ” ou “ ressuscité ” puisque ce verbe est un des deux verbes de la Bible qui disent la résurrection.

Paul ne se relève pas et il n'ouvre pas les yeux, mais “ il est relevé et ses yeux sont ouverts ” par un autre qui ne peut être que Dieu. Car c'est Dieu qui vient ici à la rencontre de Paul, c'est Dieu qui parle et se montre à lui, c'est Dieu qui le ressuscite. On ne se ressuscite pas soi-même, au mieux on se prépare à accueillir l'événement par lequel Dieu nous fera avancer d'un pas ou de mille, comme ici.

Pourquoi est-ce que les traducteurs osent faire cet inexcusable changement dans le texte ? Parce qu'ils ne peuvent comprendre comment des actes aussi positifs que d'être ressuscité et d'avoir les yeux ouverts par Dieu pourrait déboucher sur cela : ne rien voir ! C'est effectivement impossible si l'on considère cette situation de Paul comme étant négative, comme une blessure provoquée par Dieu le choc de la rencontre d'un pécheur avec sa perfection.

C'est pour cela que la lecture que nous propose Eckhart est intéressante, car elle nous permet de comprendre positivement le fait que Paul ne voit rien, de le comprendre comme un passage de la mort à la vie !

Ses yeux ayant été ouverts, Paul vit le néant et ce néant était Dieu, nous dit Eckhart.

Ce que Paul voit alors, c'est bien Dieu, puisque c'est lui qui parle ici et qui le ressuscite et lui ouvre les yeux. Juste avant, le texte nous dit que les hommes qui voyageaient avec Paul, eux, “ ne voient personne ” contrairement à Paul, qui lui “ ne voit rien ”. Il y a une différence :les hommes entendent la voix, il y a bien quelqu'un, mais ils ne voient pas “ la personne ” qui parle. Par contre, Dieu donne à Paul d'être élevé au-dessus de la terre, “ jusqu'au troisième ciel ”, nous dit-il, au point de ne savoir si c'était vraiment physiquement qu'il a vécu cela. Et ce qu'il a vu et entendu, dit-il dans sa lettre aux Corinthiens, il ne peut rien en dire, sauf que ça a eu lieu. Dans le livre des Actes, ce que Paul trouve de plus fidèle à dire, c'est qu'il a vu, et que ce qu'il a vu c'était un néant. Ce qu'il voit ce n'est pas “ personne ”, il voit quelqu'un mais ce qu'il voit, il l'appelle quand même “ un rien ”, “ un néant” , un invisible.

Cela veut dire deux choses :

  • La première est que Dieu est infiniment plus complexe que tout ce que l'on peut dire et même penser de lui. Paul le savait sans doute, mais maintenant, il fait plus que le savoir, il en fait l'expérience.
  • La seconde chose est que Dieu a une façon d'exister qui est unique en son genre, de sorte que l'on a de quoi hésiter quand on dit tout simplement “ Dieu existe ” tant on peut craindre que des gens puissent penser qu'il existe comme un homme existe, alors que Dieu est plutôt la source de ce qui existe, et donc au-delà de l'existence.

Avant cet événement, Paul croyait connaître la vérité sur Dieu, il le croyait si fermement qu'il la défendait avec force contre les bouleversements apportés par Jésus. C'est rassurant d'avoir une notion de Dieu bien ferme, bien nette, précise. On sait alors de quoi l'on parle quand on parle de Dieu. On sait en quoi l'on croit quand on affirme que Dieu existe. C'est rassurant et confortable, mais le problème c'est que ce n'est pas tout Dieu que l'on adore quand on adore l'idée que l'on se fait de Dieu. Ce que l'on adore alors ce n'est qu'une image, une conception figée, une statue de Dieu, ou pire, une simple formule théologique que l'on répète comme une incantation sans même la comprendre tout à fait !

Paul avait des certitudes théologiques extraordinairement réfléchies, intelligentes et cultivées. Tout à coup, il a une expérience de Dieu, c'est bien Dieu qui est là, ce n'est pas sans rapport avec ce qu'il savait de lui, et pourtant l'idée qu'il se fait de Dieu explose. Il voit Dieu et ce qu'il voit, c'est... tenez vous bien : “ un rien ”, “ un néant ” !

C'est le commencement de la sagesse car, nous dit Jésus, “ personne n'a jamais vu Dieu ” (Jean 1:18), ce qui est normal puisque “ Dieu est Parole" (Jean 1:1), “ Dieu est esprit ” (Jean 4:24)...

Il y a quelque chose de cette même expérience de perte de l'idée que l'on se faisait de Dieu quand sur la croix “ Jésus s'écrit d'une voix forte : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ” (Marc 15:34). Lui-même avait une certaine idée de Dieu, bien entendu, une idée extraordinairement fidèle tant il était en communion, mais l'accomplissement de cette communion à Dieu est de sentir que Dieu est au-delà de tout cela, que même la plus parfaite des conceptions de Dieu que l'on puisse avoir n'est qu'une pauvre projection dans le domaine des idées. À jardin des Oliviers puis sur la croix, Jésus voit s'écrouler tout un pan de sa conception de Dieu face à ce qu'il vit, qui ne cadre pas avec ce qu'il pensait de Dieu, mais aussi probablement à cause d'une relation à Dieu qui n'a jamais été aussi forte que là, dans ces cris qui expriment un vertige mais aussi l'expérience que Dieu est là. Ce n'est pas Dieu qui l'abandonne, bien entendu, mais simplement une certaine idée qu'il se faisait de Dieu, lui qui est pourtant le Christ, et qui est donc un homme.

Il y a aussi dans la tradition juive une conception de Dieu qui va dans le même sens que cette lecture d'Eckhart, puisque, après l'exil, ils cessent de prononcer le nom de Dieu et qu'ils laissent vide le cœur du temple de Jérusalem, la maison de l'Éternel.

Tout cela n'est évidemment pas du nihilisme ou de l'athéisme, comme si Dieu n'existait pas pour les juifs du 2nd temple, ni pour Jésus sur la croix, ou pour Paul au moment même de sa rencontre décisive avec lui ! Au contraire, ils témoignent ainsi de quelque chose de fondamental sur Dieu qu'ils ont reçu à l'occasion même de sa présence.

Même si nous ne croyons plus que Dieu est une sorte de Père Noël, nous avons quand même une certaine idée de Dieu, et c'est une bonne chose, bien entendu. Si Paul n'avait pas été d'abord un excellent théologien, il n'aurait probablement pas été l'apôtre qu'il a été après le chemin de Damas. Mais cette résurrection qu'il reçoit de Dieu est fondamentale, non seulement pour faire évoluer sa conception de Dieu, mais surtout pour lui faire sentir que sa conception de Dieu... ce n'est pas Dieu lui-même, et qu'elle ne peut pas l'être. La meilleure des théologies serait comme un excellent curriculum vitæ, et ce serait fou de le confondre avec la personne même !

Après cet événement, la conception que Paul se fait de Dieu va certainement évoluer, c'est peut-être cela qu'évoque son retour à la vue, avec l'aide des autres et de Dieu. On ne peut rester sans cesse au 72e ciel, ce ne serait pas bon car Dieu veut que nous soyons des êtres autonomes ce qui n'est pas possible si nous étions sans arrêt dans une extase mystique. Sa théologie évolue donc à l'occasion de cette étape de conversion, mais l'essentiel est qu'il sait maintenant que Dieu est au-dessus du visible et qu'il échappe à toute schématisation.

Grâce à cette conscience, Paul est déjà prêt à recevoir de Dieu le prochain éclair de lumière dont il aura besoin pour faire le pas suivant dans son cheminement. Et grâce à cette expérience de Dieu, il peut se laisser un peu transformer par lui, la source de la vie qui est au-delà de tout, au lieu de simplement agir en croyant savoir ce que Dieu veut.

C'est dans les ténèbres que brille la lumière. C'est quand on accepte, avec un certain vertige, de se dessaisir de nos certitudes sur Dieu, c'est alors qu'il pourra peut-être enfin nous donner de l'apercevoir, lui qui est au-delà du visible.

Alors, nous dit maître Eckhart,

Paul ne vit rien d'autre que Dieu.

En effet, ayant vu Dieu, dans un certain sens, tout semble s'effacer, disparaître devant lui, comme les étoiles deviennent invisibles quand on a regardé le soleil. Ou bien est-ce l'inverse : comment porter une telle attention au visible quand on sait que l'essentiel est invisible. Cela ne veut pas dire qu'une conséquence de la conversion devrait être de ne plus s'intéresser à d'autres réalités que celle de Dieu, au contraire, mais, comme le dit Eckhart dans son 3e sens :

En toutes choses, il ne vit rien d'autre que Dieu

Alors il est possible de reconnaître dans ce monde qui nous entoure les signes de l'action de Dieu au lieu de ne voir que le chaos qui demeure encore. Alors, il est possible de reconnaître dans une personne normale la présence de Dieu, et la recevoir, la visiter, lui donner à boire, comme le propose l'Évangile (Matthieu 25:40) parce qu'il y a quelque chose du Christ en elle. Mais pour avoir cette vison-là, il faut avoir fait l'expérience de cet invisible qu'est Dieu et en reconnaître le reflet, l'image dans notre humanité pourtant visible, temporaire, pécheresse, mais habitée par ce que Paul appelle gloire, lumière, puissance, éternité.

L'expérience des disciples face au tombeau vide du Christ à sa résurrection va aussi dans ce sens.

Et fort de cette expérience, comment ne pas vivre autrement ? Comment continuer à vivre en attachant plus d'importance qu'elles ne le méritent à des choses qui sont en réalité bien secondaires nous dit Echhart dans son 4e sens :

Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant

Que Dieu nous donne d'être ainsi élevés, que jour après jour il nous donne ces touches de résurrection qui nous feront cheminer et devenir à notre mesure apôtre du Christ et non son persécuteur. Amen..

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