l'Église Réformée de France à Nancy
Toul, Pont-à-Mousson...

 

Protestantisme et Lumières

 

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IV- Le protestantisme est-il soluble dans les Lumières ?

1- Comment sortir du désert .

2- Le protestantisme face à la Révolution.

3- Trois enfants des lumières : Court de Gébelin, Rabaut Saint-Étienne, Oberlin.

Pascal Joudrier

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1- Comment sortir du désert ?

La Révocation de l’Edit de Nantes a supprimé l’existence légale et la visibilité sociale de l’Eglise réformée de France, tout exercice de la Religion Prétendue Réformée est interdit et sévèrement sanctionné, tous les Réformés sont censés être convertis !

Mais elle n’en a pas, malgré l’hémorragie du Refuge et un siècle de persécutions, le temps du Désert, tué la réalité démographique ni la vitalité spirituelle. Les 3/4 des 850 000 protestants de la France d’avant la Révocation sont restés en France, et leur démographie ne connaît au long du XVIII°s. ni accroissement ni diminution sensible, si bien qu’à la veille de la Révolution on estime à près de 600 000 encore les « nouveaux convertis » qui ont en fait persisté dans leur foi, développé des stratégie de résistance plus ou moins active, ou peu à peu glissé dans l’indifférence…

La majorité des protestants français du XVIII°s. n’a certes jamais assisté à une « assemblée du Désert ». Baptisés et mariés à l’Eglise catholique, selon la loi, tenus d’assister à la messe, de communier à Pâques, victimes de discrimination ou acceptés par un voisinage accommodant ou bienveillant, ces « nouveaux convertis » sont restés de culture et de foi réformée, mais ne le manifesteront qu’au moment où les Eglises pourront officiellement se réorganiser au grand jour, à la fin du siècle et au début du XIX°s.

Lecteurs de l’Ecriture dans leurs vieilles bibles familiales, ils maintiennent très discrètement des formes de cultes familiaux et de piété individuelle, ou se retrouvent en ville pour des « cultes de société ». Ils se marient entre eux, et parviennent à préserver ainsi leurs biens et leur identité. Par contrats notariés, et bientôt en se mariant au Désert, un nombre croissant au long du siècle se risque à contourner les obligations légales.

Dans les régions méridionales, en milieu rural et artisanal, c’est-à-dire l’essentiel du peuple réformé, beaucoup refusent plus ostensiblement la Révocation : dès 1686 ont lieu de premières « assemblées du Désert », puis de 1688 jusque vers 1710, des vagues successives de « prophétisme » poussant à la résistance pour sa foi (« petits luminions fumants » comme se désigne l’un d’entre ces prophètes); quittant le Refuge, le pasteur Brousson anime des assemblées dans la France entière entre 1695 et son exécution en 1698.

Entre 1702 et 1704, c’est surtout l’épopée sanglante de la Guerre des Camisards, guérilla populaire et mystique, qui tient les armées royales en échec, et stimule pour longtemps l’esprit de résistance héroïque des protestants cévenols.

Le gouvernement de Louis XV est moins répressif que le précédent, mais de 1715 à 1774, c’est près de 10 000 Réformés qui subissent la persécution pour leur foi; 200 sont envoyés aux galères, 15 pasteurs ou prédicants sont pendus, de nombreuses jeunes femmes sont enfermées dans la Tour de Constance…

Le Siècle des Lumières (pour le moins tamisées…) a ainsi été pour les protestants une pénible clandestinité, une sourde résistance, la longue attente d’une évolution des lois et des mentalités.

Résistance et réorganisation de la Réforme en France

  • 1715 Antoine Court entreprend la réorganisation des groupes les plus nombreux et les plus victimes de la répression : Cévennes, Bas-Languedoc, Dauphiné, Vivarais
  • 1718 consécration des premiers pasteurs du Désert
  • 1726 premier synode national (modeste et clandestin…) : les objectifs sont de garder fidélité au Roi, d’inciter au calme, mais de maintenir les Assemblées
  • A.Court, dont la tête est mise à prix en France, fonde le Séminaire de Lausanne pour la formation des pasteurs du Désert (« l’Ecole de la mort »)
  • 1731-1751 Benjamin Du Plan voyage dans toute l’Europe du Refuge pour plaider la cause des protestants français, il obtient des aides financières, et négocie la libération de galériens
  • années 1740 réorganisation synodale du Haut-Languedoc, du Poitou, puis de la Normandie
  • 1744 4° synode national (déjà marqué par des dissensions stratégiques entre notables urbains et représentants des consistoires ruraux, mais 9 provinces sont représentées, avec 10 pasteurs et 24 « anciens »)
  • à partir de 1750, cultes à l’Ambassade de Hollande pour les réformés parisiens
  • à partir de 1760, « second Désert », marqué par une progressive « tolérance »… des pasteurs imposent le mariage au Désert comme condition d’accès à la Cène; baptêmes et mariages au Désert sont enregistrés dans l’attente d’un Etat-Civil
  • 1763 dernier synode des Eglises du Désert; on compte 60 pasteurs en France, Court de Gébelin est désigné comme député des Eglises réformées auprès des pouvoirs (il propose d’acheter la tolérance par une contribution volontaire et des taxes légales sur les actes)
  • 1765 le pasteur Paul Rabaut parvient à faire reconnaître l’Eglise du Désert par les autorités administratives du Languedoc années 1770-80, dans l’Ouest et le Sud-Ouest, le pouvoir autorise le culte dans des « maisons d’oraison »
  • 1774 Arrêt Roubel, reconnaissant de fait le mariage protestant
  • 1783 on compte en France 150 pasteurs de bonne formation intellectuelle installés auprès de leurs communautés
  • 1784 Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne succède à Court de Gébelin et entreprend la négociation du futur Edit de Tolérance avec l’appui du ministre Malesherbes

    Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne

    Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne

  • 1787 Edit de Tolérance, premier texte juridique en faveur des Réformés depuis 2 siècles ! L’Edit régularise l’état-civil des protestants, désormais enregistrable par les juges.
  • Pérennité de la répression
  • 1717 exécution du prédicant E.Arnaud, opérations de répression dans le Midi
  • 1724 Déclaration du Roi, renforçant l’ensemble de la législation contre les protestants
  • 1726 grande opération de répression
  • 1730 Marie Durand, sœur d’un pasteur du Désert, est enfermée à la Tour de Constance Durant le règne de Louis XV, 200 Réformés sont envoyés aux galères « pour la foi »
  • 1742-44 brutale « occupation » militaire en Languedoc
  • 1745 le pasteur Roger, âgé de 80 ans, est pendu, son corps est jeté dans l’Isère
  • 1746 pour cette seule année, 50 000 livres d’amendes sont infligées aux Réformés du Languedoc
  • Entre 1748 et 1756, 61 Assemblées du Désert sont surprises (arrestations, condamnations…)
  • 1752 rebaptisation systématique et dragonnades dans la région nîmoise (provoquant une reprise de l’émigration)
  • 1755 l’Eglise de Clairac rebaptisée de force; dragonnades en Sud-Ouset
  • 1762 pendaison du pasteur Rochette à Toulouse, exécution des 3 frères De Grenier procès et exécution de Jean CALAS à Toulouse
  • 1764-66 dragonnade de Saint-Maixent; rebaptisation en Périgord et Agenais
  • 1768 sous l’effet d’un réel changement des mentalités (dû pour une part à l’inefficacité et à la barbarie de la répression, à l’influence des Lumières, et au retentissement de l’affaire Calas), Marie Durand est libérée après 37 ans et 8 mois d’incarcération (les 3 dernières prisonnières sortent l’année suivante)
  • 1771 le pasteur Charmusy, réorganisateur des Eglises de Brie et de Picardie, est arrêté en chaire le jour de Pâques; roué de coups, il meurt en prison à Meaux
  • 1775 sortie du bagne des 2 derniers « forçats pour la foi », condamnés à vie en 1745
  • 1783 enlèvement d’enfant en Normandie, suivi de troubles et de répression
  • 1787 Edit de Tolérance : les Réformés obtiennent l’Etat-civil, mais aucune autorisation de culte public (alors que Rabaut Saint-Etienne demandait au moins un « culte obscur », dans des maisons de prière, sans décoration extérieure…); les protestants restent exclus des offices et charges d’Etat, notamment de l’enseignement public. Ne reconnaissant pas le pluralisme religieux, cet Edit est de fait d’Intolérance…
  • 1789 le pasteur Mordant, qui a béni un mariage « mixte », est décrété de prise de corps

À la veille de la Révolution, la situation des protestants de France s’est certes améliorée, les Eglises se sont réorganisées (avec une vie ecclésiastique assez chaotique, faite de provincialisme et d’individualisme), les Assemblées ne sont plus systématiquement réprimées (les Réformés du Midi continuent toutefois de se retrouver au Désert jusqu’en 1789…), les pasteurs ne sont plus exécutés, l’Etat-civil tant réclamé a été accordé.

La tolérance juridique est un incontestable acquis de la seconde moitié du siècle.

Mais ce XVIII° traversé d’ombres autant que de Lumières n’a pas permis aux protestants si minoritaires d’avoir un culte public, exigence spirituelle autant que témoignage de vitalité et de visibilité ; les difficultés à lutter pour leur survie et leur identité ont en partie desséché la piété des Réformés, et compromis une réflexion théologique vivante.

Dès 1734, le pasteur Boullier peut dire que « la maladie dominante du siècle où nous vivons, c’est la tiédeur, c’est-à-dire tenir dans la religion une espèce de milieu entre la pleine indiffé-rence et la véritable ferveur ».

La prédication du Second Désert, après 1760, s’en tient à une orthodoxie plus que modérée; éloignée de l’enseignement du message évangélique, elle se borne souvent à la morale et aux bonnes œuvres. Cette évolution vers la morale est due en partie à une tentative de donner un sens religieux aux périodes successives d’intolérance et de tolérance du siècle. Le Premier Désert est appel au repentir d’un « petit troupeau » frappé pour s’être éloigné de Dieu. Le Second Désert veut croire que si Dieu permet aux protestants de vivre plus tranquillement, c’est qu’il a finalement récompensé la conduite irréprochable des fidèles.

Le corps pastoral s’est embourgeoisé, il est mieux formé, mais aussi plus sensible à l’air philosophique du temps, et aux prestiges de la Raison…

Il se ressent une certaine hostilité du Refuge envers les « nouveaux convertis » et leurs efforts de manifestation publique de culte, tenus pour « redoublement de fureur ».

En outre,comme d’ailleurs en milieu catholique, la dissociation s’accentue entre l’élite sociale et urbaine des notables réformés, riches négociants, financiers de retour du Refuge, en prise avec l’idéologie des Lumières, et la grande majorité des Réformés de France, paysans et artisans opiniâtres, attachés à leur Histoire et à leurs communautés, attentifs à leurs « prophètes » et aux signes d’un Réveil…

 

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2- Le protestantisme face à la Révolution

Dès le début de 1789, au moment des Etats-Généraux, les protestants, paysans et bourgeois, considèrent l’égalité politique depuis si longtemps réclamée comme un fait acquis. C’est l’Article X de la Déclaration des Droits de l’Homme, sous l’impulsion du député protestant Rabaut Saint-Etienne, qui formule, assez maladroitement, le principe de la liberté de conscience et de culte :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public ».

En décembre 1789, la Constituante accepte que les non-catholiques soient admis à tous les emplois civils et militaires. Elle définit le citoyen actif (électeur, éligible) sans aucune mention confessionnelle. Elle autorise tacitement les Eglises à s’organiser à leur gré, et ainsi les protestants peuvent-ils acquérir ou louer des bâtiments pour leur culte : le 22 mai 1791, pour la première fois depuis le XVI°s. est célébré à Paris un culte protestant public, à Saint-Louis du Louvre !

L’Edit royal de décembre 1790 accorde la nationalité française à toute personne exilée pour cause de religion et restitution des biens confisqués par la Couronne (un nombre conséquent de Réfugiés, de Prusse et de Suisse notamment, reviendront en France…).

La Constitution de 1791 garantit à tout citoyen « comme droit naturel et civil » la liberté « d’exercer le culte religieux auquel il est attaché ».

Les protestants se sont donc montrés dans l’ensemble favorables à la « Révolution bourgeoise » et aux « immortels principes de 89 » qui leur garantissaient enfin la pleine égalité des droits et la liberté de culte. Face à une Contre-Révolution d’essence aristocratique ou très catholique, les protestants s’affirment patriotes, mais tout aussi divisés que la nation : girondine à Caen, Bordeaux, Marseille et Nîmes, la bourgeoisie réformée est montagnarde à Montauban ou Sainte-Foy… Au demeurant, il n’y eut jamais de « groupe protestant » dans les assemblées révolutionnaires, où se distinguèrent quelques personnalités : Rabaut Saint-Etienne, Barnave, Boissy d’Anglas, Jeanbon Saint-André…

Pendant la vague de déchristianisation et la Terreur, les temples sont fermés, le culte public cesse (et retrouve parfois la clandestinité du récent Désert !); nombre de pasteurs renoncent à leur ministère, par prudence ou sous la pression, plus que par adhésion au Culte de la Raison, puis à celui de l’Etre suprême.

Au moment d’abdiquer, le pasteur Dumas, du Gard, se justifie d’avoir toujours « prêché aux hommes la vertu et la morale universelle, puisée dans le livre de la nature ». Aussi atteint par la Philosophie du Siècle, le curé Radier, de l’Héraut, se ralliant à la religion naturelle, dit : « maintenant que l’état de prêtre contrarie le bonheur du peuple, retarde le progrès des Lumières, entrave la marche de la Révolution, je l’abdique et je me jette dans les bras de la société ».

Cependant « il semble, écrit D.Ligou, que bien des réformés, plus ou moins conquis à la fois par le « patriotisme » et par la « religion naturelle » des Philosophes, acceptèrent sans trop de peine le Culte de l’Etre suprême, qui convenait assez bien à leur spiritualité…Rares sont ceux qui avaient un sens, même réduit, de l’authenticité du Calvinisme, sinon du Christianisme lui –même ». On ne saurait mieux dire…

Il est permis de s’interroger sur les ressemblances entre la vague iconoclaste de la Réforme au XVI°s. et certains aspects de la déchristianisation entre 1793 et 94 : même volonté de décléricaliser, de désacraliser, en s’en prenant au calendrier comme aux lieux de culte et aux images. Sous la Révolution, la Raison libérée se veut destructrice du fanatisme et de toute superstition : les églises sont fermées ou converties en temples de la Raison, les statues renversées, les reliques dispersées, les objets liturgiques profanés, les confessionnaux brûlés…On boit à la santé de la République dans les ciboires et les calices, les « vases prétendus sacrés » sont regardés comme « gobelets magiques ».

La Réforme n’avait certes pas le désir de déchristianiser, mais au milieu des excès de ce vandalisme particulièrement dommageable au patrimoine artistique et monumental de la France, en 1564 comme en 1794, cette radicale remise en cause des institutions, des sacrements et des rites a quelque air de famille avec les principes initiaux de la Réforme…

À partir de 1795, les Eglises protestantes se reconstruisent lentement, sans armature spirituelle ni institutionnelle (le 1° synode national depuis le XVIII°s. aura lieu en 1872 !); le nombre des pasteurs a chuté de près de moitié, ils ne sont plus que 120, et ce ne sont pas les plus jeunes, ni les meilleurs qui sont restés.

Un an après le Concordat qui permet à Napoléon de rétablir la paix entre l’Eglise catholique et l’Etat, mais sans principe laïque, il revient aux Articles organiques d’avril 1802 de reconnaître et d’organiser les églises réformées et luthériennes, principes sur lesquels celles-ci vont pouvoir exister juridiquement et se réveiller spirituellement au cours du XIX°s.

Il faut attendre la loi de 1905, inspirée partiellement par une élite protestante naturellement laïque et foncièrement démocratique, pour séparer enfin clairement les Eglises et l’Etat : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions dictées dans l’intérêt de l’ordre public. La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ».

C’est là sans doute, sans qu’eux-mêmes aient osé ainsi le formuler, l’aboutissement le plus conséquent en matière politique de la pensée religieuse et des combats tant des Réformés du XVIII°s. que des Philosophes des Lumières !

De fraternelles affinités ?

Sans y rechercher quelque mystère ni surtout quelque secret complot (comme certains l’ont voulu voir pour « expliquer » la Révolution !), on ne peut manquer de s’interroger sur les affinités du protestantisme avec la Franc-Maçonnerie .

La création de la Maçonnerie spéculative moderne en Angleterre est attribuable à des Réformés, le pasteur presbytérien James Anderson, et le pasteur Jean-Théophile Désaguliers, rédacteurs des fameuses Constitutions de 1723. Désaguliers (1683-1744), fils d’un pasteur huguenot de La Rochelle réfugié en Angleterre, était chapelain du Prince de Galles, docteur en droit, physicien, mathématicien, ami de Newton…un de ces esprits universels des Lumières.

L’article 1° des Obligations, concernant Dieu et la religion, dit qu’un maçon, « s’il comprend bien l’Art, ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ». Sous couvert du déisme de la religion naturelle, c’est déjà une pétition de tolérance…

Il est avéré qu’en France très catholique, au cours du XVIII°s., des négociants protestants ont créé et animé des Loges maçonniques, à Laval, Nantes, Le Mans ... A partir de 1770, on trouve ces bourgeois réformés dans les Loges des villes où ils avaient une reconnaissance sociale : Sedan, Nîmes, Montauban, Bordeaux, La Rochelle…

En Suisse vaudoise, la maçonnerie est « allumée » dès 1739 à Lausanne, et réveillée en 1760, après une période d’interdiction. A Lausanne même est créé un curieux groupe para-maçonnique protestant en 1749, « l’Ordre de l’Etoile », destiné à propager les bonnes mœurs, et « soutenir la Réformation en France ». Court de Gébelin en fit partie avant de venir à Paris en 1763, et de s’affilier dans les années 1770 à la Loge des « Neuf Sœurs », la plus rationaliste du Grand Orient, où il eut l’honneur de ceindre à Voltaire en 1778 le tablier du Frère Helvétius.

Des loges de cet Ordre protestant existèrent à Paris, Montauban, et Nîmes, où Paul Rabaut se fit initier comme les futurs pasteurs du Désert Bosc et Defferre en 1749.

À la veille de la Révolution, les étudiants du fameux Séminaire de Lausanne, pépinière des Pasteurs du Désert, avaient même leur Loge particulière !

Qu’allaient donc chercher ces protestants dans cette Maçonnerie d’Ancien Régime? Peut-être un substitut à leur culte toujours interdit; ou un déisme en accord avec l’air du temps « philosophique »; ou un moyen de conforter des connivences sociales; ou une attirance pour un certain mysticisme, sinon l’occultisme le plus échevelé…

En tout cas, l’influence de la Maçonnerie en général dans l’émancipation légale des Protestants de France a été quasi-nulle, et il ne faut pas projeter sur les loges du XVIII°s., où se trouvent de nombreux ecclésiastiques, l’anticléricalisme et le laïcisme militant des Loges des XIX°-XX°s., condamnées par les Papes, ni l’antidogmatisme du Grand Orient de France qui sur la proposition du pasteur Desmons abandonne enfin en 1877 l’obligation de travailler « à la gloire et sous les auspices du Grand Architecte de l’Univers »…

 

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3- Trois enfants des lumières : Court de Gébelin, Rabaut Saint-Étienne, Oberlin

Court de Gebelin

Court de Gebelin

Antoine Court de Gebelin (1724 ?-1784), fils du pasteur Antoine Court, le 1° organisateur des Eglises du Désert, et fondateur du Séminaire de Lausanne, est lui-même pasteur et professeur de philosophie, morale et controverse à Lausanne. Esprit brillant, nourri de « philosophie » rationaliste, il en vient rapidement à définir le protestantisme comme « une religion qui n’admet rien que l’on ne puisse comprendre ou que l’on ne puisse démontrer ». Représentant attitré des Eglises réformées du Désert auprès des puissances protestantes, il se fixe à Paris en 1763 et y publie immédiatement ses Toulousaines, sur l’affaire Calas.

Fréquentant les salons philosophiques et mondains, membre de diverses Loges maçonniques, fasciné par le magnétisme (le fameux baquet de Mesmer), l’illuminisme, la théosophie…, il se lance dans d’ambitieuses études sur l’histoire des religions et des langues anciennes, qu’il expose dans les 11 volumes du Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, parus entre 1773 et 1782 ; il est nommé censeur royal en 1775.

Jean Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Etienne (1743-1793), est un des 3 fils de Paul Rabaut, un des grands pasteurs du Désert, et a donc passé son enfance dans l’insécurité permanente des familles pastorales du Désert.

Formé au Séminaire de Lausanne , il est consacré pasteur en 1764 et rejoint son père qu’il assiste durant 20 ans à Nîmes et dans sa région.

Le contenu proprement chrétien de sa prédication va diminuant au profit (?) d’une morale platement hédoniste et rationaliste. Inspiré par Condillac, dans un sermon de Noël, il affirme que « la religion révélée n’est que la religion naturelle dévoilée aux mortels et confirmée par Jésus-Christ ». Loin de J.J.Rousseau, il pense que « la conscience n’est ni une voix secrète de Dieu qui se fait entendre à nos âmes, ni un juge placé en nous à qui notre être soit soumis : elle n’est autre chose que le jugement que notre raison porte sur nos actes ».

Il croit donc sincèrement pouvoir concilier une bonne philosophie et la religion, définie en termes purement humanistes, et finit par mettre ses positions philosophiques à la place des doctrines réformées…

A la mort de Court de Gebelin, il lui succède et plaidant à Paris la cause des protestants notamment auprès de La Fayette et du ministre Malesherbes, il joue un rôle décisif dans les négociations qui aboutissent en 1787 à l’Edit de Tolérance. Il n’en est cependant pas satisfait, puisqu’il n’a obtenu que l’Etat-civil, et une tolérance qui n’est pas l’égalité des droits, ni la liberté de culte.

Député aux Etats-Généraux en 1789, il est très actif dans les débats préparatoires à la Déclaration des Droits de l’Homme, et notamment de son article X, sur la liberté de conscience et d’opinion. Son activisme lui vaut d’être accusé d’avoir inspiré les massacres de Nîmes et Montauban; dans la caricature des « coups de Rabaut », il est représenté comme cachant sous sa robe pastorale les replis d’une queue démoniaque, et dès 1791, Boyer de Nîmes lance le thème du complot calviniste contre la monarchie et la religion.

En septembre 1792, il est un des Conventionnels modérés siégeant avec les Girondins, dont il partage le sort : arrêté en décembre 1793, il est guillotiné.

Jean-Frédéric Oberlin

Jean-Frédéric Oberlin

Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) est né à Strasbourg, où son père était professeur au Gymnase (collège protestant), dans une Alsace qui n’a pas connu les Guerres de religion, et où le Traité de Westphalie continuait d’assurer une certaine liberté confessionnelle. Après ses études de philosophie et de théologie, il devient précepteur dans une famille, puis accepte en 1767, à la demande du pasteur Stuber, de continuer son œuvre dans la paroisse luthérienne que forment les 5 villages du Ban-de-la-Roche, où il exerce pendant 59 ans un ministère d’un exceptionnel rayonnement.

1- Le piétisme d’Oberlin :

Dès le début du XVIII°s. ont lieu en Alsace des « réveils » piétistes, sous l’influence des Frères moraves, mouvement réformé d’origine hongroise peu considéré par le luthéranisme officiel. L’idée de base est que seule l’instruction permet d’accéder au savoir et d’approfondir sa foi; il faut donc alphabétiser pour évangéliser, et c’est par l’élévation du niveau intellectuel, par une amélioration sensible des conditions matérielles de l’existence que des progrès spirituels se font, et qu’on peut mener une vie de chrétien actif, conscient de ses responsa-bilités.

Attiré par un certain mysticisme (il étudie Boehme et Swedenborg), Oberlin exerce un ministère de réelle proximité et de service des plus humbles et des plus « petits ».

C’est dans l’étude de la Parole évangélique qu’il trouve le sens et la force propres à éclairer tout projet humain, mais une Parole toujours en dialogue avec le quotidien des problèmes concrets à résoudre. Cette dialectique constante et exigeante entre foi et vie, textes et action, va donner des fruits particulièrement remarquables dans cette vallée « sauvage » !

2- Le christianisme social d’un homme des Lumières :

Oberlin commence par faciliter les échanges, en désenclavant le Ban-de-la-Roche par la construction de routes et de ponts. Il développe une industrie du tissage et du filage, il introduit de nouvelles semences, de nouvelles techniques culturales, il encourage la formation professionnelle (sages-femmes, institutrices…), il améliore hygiène et habitat…

Et surtout, il apprend aux adultes comme aux enfants à lire et à maîtriser le français. Il crée la première bibliothèque de prêt en milieu rural d’Europe, il ouvre des classes d’école primaire, dotées de bibliothèques et de matériel pédagogique (minéralogie, zoologie, herbiers…) et il crée les « poêles à tricoter », dès 1770, véritables écoles maternelles sans précédent dans l’histoire de l’éducation, première expérience de la prise en charge élaborée de la petite enfance.

Animés par les « conductrices de la tendre jeunesse », rémunérées, et formées pour ce service public, ces classes développent une originale pédagogie d’éveil et d’observation , avec des sorties dans la nature, des jeux éducatifs…

Entre valeurs piétistes et humanisme républicain (la Convention salue ses efforts en faveur de l’instruction publique; l’Abbé Grégoire soutient son action; l’Europe savante s’intéresse à cette expérience inédite), Oberlin incarne une authentique conciliation entre la foi chrétienne et la volonté de progrès des Lumières, entre méditation et action, tradition et modernité, sciences et spiritualité…

 

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