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Toul, Pont-à-Mousson... |
Protestantisme et Lumières
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IV- Le protestantisme est-il soluble dans les Lumières ?
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Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne |
À la veille de la Révolution, la situation des protestants de France sest certes améliorée, les Eglises se sont réorganisées (avec une vie ecclésiastique assez chaotique, faite de provincialisme et dindividualisme), les Assemblées ne sont plus systématiquement réprimées (les Réformés du Midi continuent toutefois de se retrouver au Désert jusquen 1789 ), les pasteurs ne sont plus exécutés, lEtat-civil tant réclamé a été accordé.
La tolérance juridique est un incontestable acquis de la seconde moitié du siècle.
Mais ce XVIII° traversé dombres autant que de Lumières na pas permis aux protestants si minoritaires davoir un culte public, exigence spirituelle autant que témoignage de vitalité et de visibilité ; les difficultés à lutter pour leur survie et leur identité ont en partie desséché la piété des Réformés, et compromis une réflexion théologique vivante.
Dès 1734, le pasteur Boullier peut dire que « la maladie dominante du siècle où nous vivons, cest la tiédeur, cest-à-dire tenir dans la religion une espèce de milieu entre la pleine indiffé-rence et la véritable ferveur ».
La prédication du Second Désert, après 1760, sen tient à une orthodoxie plus que modérée; éloignée de lenseignement du message évangélique, elle se borne souvent à la morale et aux bonnes uvres. Cette évolution vers la morale est due en partie à une tentative de donner un sens religieux aux périodes successives dintolérance et de tolérance du siècle. Le Premier Désert est appel au repentir dun « petit troupeau » frappé pour sêtre éloigné de Dieu. Le Second Désert veut croire que si Dieu permet aux protestants de vivre plus tranquillement, cest quil a finalement récompensé la conduite irréprochable des fidèles.
Le corps pastoral sest embourgeoisé, il est mieux formé, mais aussi plus sensible à lair philosophique du temps, et aux prestiges de la Raison
Il se ressent une certaine hostilité du Refuge envers les « nouveaux convertis » et leurs efforts de manifestation publique de culte, tenus pour « redoublement de fureur ».
En outre,comme dailleurs en milieu catholique, la dissociation saccentue entre lélite sociale et urbaine des notables réformés, riches négociants, financiers de retour du Refuge, en prise avec lidéologie des Lumières, et la grande majorité des Réformés de France, paysans et artisans opiniâtres, attachés à leur Histoire et à leurs communautés, attentifs à leurs « prophètes » et aux signes dun Réveil
Dès le début de 1789, au moment des Etats-Généraux, les protestants, paysans et bourgeois, considèrent légalité politique depuis si longtemps réclamée comme un fait acquis. Cest lArticle X de la Déclaration des Droits de lHomme, sous limpulsion du député protestant Rabaut Saint-Etienne, qui formule, assez maladroitement, le principe de la liberté de conscience et de culte :
« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas lordre public ».
En décembre 1789, la Constituante accepte que les non-catholiques soient admis à tous les emplois civils et militaires. Elle définit le citoyen actif (électeur, éligible) sans aucune mention confessionnelle. Elle autorise tacitement les Eglises à sorganiser à leur gré, et ainsi les protestants peuvent-ils acquérir ou louer des bâtiments pour leur culte : le 22 mai 1791, pour la première fois depuis le XVI°s. est célébré à Paris un culte protestant public, à Saint-Louis du Louvre !
LEdit royal de décembre 1790 accorde la nationalité française à toute personne exilée pour cause de religion et restitution des biens confisqués par la Couronne (un nombre conséquent de Réfugiés, de Prusse et de Suisse notamment, reviendront en France ).
La Constitution de 1791 garantit à tout citoyen « comme droit naturel et civil » la liberté « dexercer le culte religieux auquel il est attaché ».
Les protestants se sont donc montrés dans lensemble favorables à la « Révolution bourgeoise » et aux « immortels principes de 89 » qui leur garantissaient enfin la pleine égalité des droits et la liberté de culte. Face à une Contre-Révolution dessence aristocratique ou très catholique, les protestants saffirment patriotes, mais tout aussi divisés que la nation : girondine à Caen, Bordeaux, Marseille et Nîmes, la bourgeoisie réformée est montagnarde à Montauban ou Sainte-Foy Au demeurant, il ny eut jamais de « groupe protestant » dans les assemblées révolutionnaires, où se distinguèrent quelques personnalités : Rabaut Saint-Etienne, Barnave, Boissy dAnglas, Jeanbon Saint-André
Pendant la vague de déchristianisation et la Terreur, les temples sont fermés, le culte public cesse (et retrouve parfois la clandestinité du récent Désert !); nombre de pasteurs renoncent à leur ministère, par prudence ou sous la pression, plus que par adhésion au Culte de la Raison, puis à celui de lEtre suprême.
Au moment dabdiquer, le pasteur Dumas, du Gard, se justifie davoir toujours « prêché aux hommes la vertu et la morale universelle, puisée dans le livre de la nature ». Aussi atteint par la Philosophie du Siècle, le curé Radier, de lHéraut, se ralliant à la religion naturelle, dit : « maintenant que létat de prêtre contrarie le bonheur du peuple, retarde le progrès des Lumières, entrave la marche de la Révolution, je labdique et je me jette dans les bras de la société ».
Cependant « il semble, écrit D.Ligou, que bien des réformés, plus ou moins conquis à la fois par le « patriotisme » et par la « religion naturelle » des Philosophes, acceptèrent sans trop de peine le Culte de lEtre suprême, qui convenait assez bien à leur spiritualité Rares sont ceux qui avaient un sens, même réduit, de lauthenticité du Calvinisme, sinon du Christianisme lui même ». On ne saurait mieux dire
Il est permis de sinterroger sur les ressemblances entre la vague iconoclaste de la Réforme au XVI°s. et certains aspects de la déchristianisation entre 1793 et 94 : même volonté de décléricaliser, de désacraliser, en sen prenant au calendrier comme aux lieux de culte et aux images. Sous la Révolution, la Raison libérée se veut destructrice du fanatisme et de toute superstition : les églises sont fermées ou converties en temples de la Raison, les statues renversées, les reliques dispersées, les objets liturgiques profanés, les confessionnaux brûlés On boit à la santé de la République dans les ciboires et les calices, les « vases prétendus sacrés » sont regardés comme « gobelets magiques ».
La Réforme navait certes pas le désir de déchristianiser, mais au milieu des excès de ce vandalisme particulièrement dommageable au patrimoine artistique et monumental de la France, en 1564 comme en 1794, cette radicale remise en cause des institutions, des sacrements et des rites a quelque air de famille avec les principes initiaux de la Réforme
À partir de 1795, les Eglises protestantes se reconstruisent lentement, sans armature spirituelle ni institutionnelle (le 1° synode national depuis le XVIII°s. aura lieu en 1872 !); le nombre des pasteurs a chuté de près de moitié, ils ne sont plus que 120, et ce ne sont pas les plus jeunes, ni les meilleurs qui sont restés.
Un an après le Concordat qui permet à Napoléon de rétablir la paix entre lEglise catholique et lEtat, mais sans principe laïque, il revient aux Articles organiques davril 1802 de reconnaître et dorganiser les églises réformées et luthériennes, principes sur lesquels celles-ci vont pouvoir exister juridiquement et se réveiller spirituellement au cours du XIX°s.
Il faut attendre la loi de 1905, inspirée partiellement par une élite protestante naturellement laïque et foncièrement démocratique, pour séparer enfin clairement les Eglises et lEtat : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions dictées dans lintérêt de lordre public. La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ».
Cest là sans doute, sans queux-mêmes aient osé ainsi le formuler, laboutissement le plus conséquent en matière politique de la pensée religieuse et des combats tant des Réformés du XVIII°s. que des Philosophes des Lumières !
De fraternelles affinités ?
Sans y rechercher quelque mystère ni surtout quelque secret complot (comme certains lont voulu voir pour « expliquer » la Révolution !), on ne peut manquer de sinterroger sur les affinités du protestantisme avec la Franc-Maçonnerie .
La création de la Maçonnerie spéculative moderne en Angleterre est attribuable à des Réformés, le pasteur presbytérien James Anderson, et le pasteur Jean-Théophile Désaguliers, rédacteurs des fameuses Constitutions de 1723. Désaguliers (1683-1744), fils dun pasteur huguenot de La Rochelle réfugié en Angleterre, était chapelain du Prince de Galles, docteur en droit, physicien, mathématicien, ami de Newton un de ces esprits universels des Lumières.
Larticle 1° des Obligations, concernant Dieu et la religion, dit quun maçon, « sil comprend bien lArt, ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ». Sous couvert du déisme de la religion naturelle, cest déjà une pétition de tolérance
Il est avéré quen France très catholique, au cours du XVIII°s., des négociants protestants ont créé et animé des Loges maçonniques, à Laval, Nantes, Le Mans ... A partir de 1770, on trouve ces bourgeois réformés dans les Loges des villes où ils avaient une reconnaissance sociale : Sedan, Nîmes, Montauban, Bordeaux, La Rochelle
En Suisse vaudoise, la maçonnerie est « allumée » dès 1739 à Lausanne, et réveillée en 1760, après une période dinterdiction. A Lausanne même est créé un curieux groupe para-maçonnique protestant en 1749, « lOrdre de lEtoile », destiné à propager les bonnes murs, et « soutenir la Réformation en France ». Court de Gébelin en fit partie avant de venir à Paris en 1763, et de saffilier dans les années 1770 à la Loge des « Neuf Surs », la plus rationaliste du Grand Orient, où il eut lhonneur de ceindre à Voltaire en 1778 le tablier du Frère Helvétius.
Des loges de cet Ordre protestant existèrent à Paris, Montauban, et Nîmes, où Paul Rabaut se fit initier comme les futurs pasteurs du Désert Bosc et Defferre en 1749.
À la veille de la Révolution, les étudiants du fameux Séminaire de Lausanne, pépinière des Pasteurs du Désert, avaient même leur Loge particulière !
Quallaient donc chercher ces protestants dans cette Maçonnerie dAncien Régime? Peut-être un substitut à leur culte toujours interdit; ou un déisme en accord avec lair du temps « philosophique »; ou un moyen de conforter des connivences sociales; ou une attirance pour un certain mysticisme, sinon loccultisme le plus échevelé
En tout cas, linfluence de la Maçonnerie en général dans lémancipation légale des Protestants de France a été quasi-nulle, et il ne faut pas projeter sur les loges du XVIII°s., où se trouvent de nombreux ecclésiastiques, lanticléricalisme et le laïcisme militant des Loges des XIX°-XX°s., condamnées par les Papes, ni lantidogmatisme du Grand Orient de France qui sur la proposition du pasteur Desmons abandonne enfin en 1877 lobligation de travailler « à la gloire et sous les auspices du Grand Architecte de lUnivers »
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Court de Gebelin |
Antoine Court de Gebelin (1724 ?-1784), fils du pasteur Antoine Court, le 1° organisateur des Eglises du Désert, et fondateur du Séminaire de Lausanne, est lui-même pasteur et professeur de philosophie, morale et controverse à Lausanne. Esprit brillant, nourri de « philosophie » rationaliste, il en vient rapidement à définir le protestantisme comme « une religion qui nadmet rien que lon ne puisse comprendre ou que lon ne puisse démontrer ». Représentant attitré des Eglises réformées du Désert auprès des puissances protestantes, il se fixe à Paris en 1763 et y publie immédiatement ses Toulousaines, sur laffaire Calas.
Fréquentant les salons philosophiques et mondains, membre de diverses Loges maçonniques, fasciné par le magnétisme (le fameux baquet de Mesmer), lilluminisme, la théosophie , il se lance dans dambitieuses études sur lhistoire des religions et des langues anciennes, quil expose dans les 11 volumes du Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, parus entre 1773 et 1782 ; il est nommé censeur royal en 1775.
Jean Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Etienne (1743-1793), est un des 3 fils de Paul Rabaut, un des grands pasteurs du Désert, et a donc passé son enfance dans linsécurité permanente des familles pastorales du Désert.
Formé au Séminaire de Lausanne , il est consacré pasteur en 1764 et rejoint son père quil assiste durant 20 ans à Nîmes et dans sa région.
Le contenu proprement chrétien de sa prédication va diminuant au profit (?) dune morale platement hédoniste et rationaliste. Inspiré par Condillac, dans un sermon de Noël, il affirme que « la religion révélée nest que la religion naturelle dévoilée aux mortels et confirmée par Jésus-Christ ». Loin de J.J.Rousseau, il pense que « la conscience nest ni une voix secrète de Dieu qui se fait entendre à nos âmes, ni un juge placé en nous à qui notre être soit soumis : elle nest autre chose que le jugement que notre raison porte sur nos actes ».
Il croit donc sincèrement pouvoir concilier une bonne philosophie et la religion, définie en termes purement humanistes, et finit par mettre ses positions philosophiques à la place des doctrines réformées
A la mort de Court de Gebelin, il lui succède et plaidant à Paris la cause des protestants notamment auprès de La Fayette et du ministre Malesherbes, il joue un rôle décisif dans les négociations qui aboutissent en 1787 à lEdit de Tolérance. Il nen est cependant pas satisfait, puisquil na obtenu que lEtat-civil, et une tolérance qui nest pas légalité des droits, ni la liberté de culte.
Député aux Etats-Généraux en 1789, il est très actif dans les débats préparatoires à la Déclaration des Droits de lHomme, et notamment de son article X, sur la liberté de conscience et dopinion. Son activisme lui vaut dêtre accusé davoir inspiré les massacres de Nîmes et Montauban; dans la caricature des « coups de Rabaut », il est représenté comme cachant sous sa robe pastorale les replis dune queue démoniaque, et dès 1791, Boyer de Nîmes lance le thème du complot calviniste contre la monarchie et la religion.
En septembre 1792, il est un des Conventionnels modérés siégeant avec les Girondins, dont il partage le sort : arrêté en décembre 1793, il est guillotiné.
Jean-Frédéric Oberlin
Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) est né à Strasbourg, où son père était professeur au Gymnase (collège protestant), dans une Alsace qui na pas connu les Guerres de religion, et où le Traité de Westphalie continuait dassurer une certaine liberté confessionnelle. Après ses études de philosophie et de théologie, il devient précepteur dans une famille, puis accepte en 1767, à la demande du pasteur Stuber, de continuer son uvre dans la paroisse luthérienne que forment les 5 villages du Ban-de-la-Roche, où il exerce pendant 59 ans un ministère dun exceptionnel rayonnement.
1- Le piétisme dOberlin :
Dès le début du XVIII°s. ont lieu en Alsace des « réveils » piétistes, sous linfluence des Frères moraves, mouvement réformé dorigine hongroise peu considéré par le luthéranisme officiel. Lidée de base est que seule linstruction permet daccéder au savoir et dapprofondir sa foi; il faut donc alphabétiser pour évangéliser, et cest par lélévation du niveau intellectuel, par une amélioration sensible des conditions matérielles de lexistence que des progrès spirituels se font, et quon peut mener une vie de chrétien actif, conscient de ses responsa-bilités.
Attiré par un certain mysticisme (il étudie Boehme et Swedenborg), Oberlin exerce un ministère de réelle proximité et de service des plus humbles et des plus « petits ».
Cest dans létude de la Parole évangélique quil trouve le sens et la force propres à éclairer tout projet humain, mais une Parole toujours en dialogue avec le quotidien des problèmes concrets à résoudre. Cette dialectique constante et exigeante entre foi et vie, textes et action, va donner des fruits particulièrement remarquables dans cette vallée « sauvage » !
2- Le christianisme social dun homme des Lumières :
Oberlin commence par faciliter les échanges, en désenclavant le Ban-de-la-Roche par la construction de routes et de ponts. Il développe une industrie du tissage et du filage, il introduit de nouvelles semences, de nouvelles techniques culturales, il encourage la formation professionnelle (sages-femmes, institutrices ), il améliore hygiène et habitat
Et surtout, il apprend aux adultes comme aux enfants à lire et à maîtriser le français. Il crée la première bibliothèque de prêt en milieu rural dEurope, il ouvre des classes décole primaire, dotées de bibliothèques et de matériel pédagogique (minéralogie, zoologie, herbiers ) et il crée les « poêles à tricoter », dès 1770, véritables écoles maternelles sans précédent dans lhistoire de léducation, première expérience de la prise en charge élaborée de la petite enfance.
Animés par les « conductrices de la tendre jeunesse », rémunérées, et formées pour ce service public, ces classes développent une originale pédagogie déveil et dobservation , avec des sorties dans la nature, des jeux éducatifs
Entre valeurs piétistes et humanisme républicain (la Convention salue ses efforts en faveur de linstruction publique; lAbbé Grégoire soutient son action; lEurope savante sintéresse à cette expérience inédite), Oberlin incarne une authentique conciliation entre la foi chrétienne et la volonté de progrès des Lumières, entre méditation et action, tradition et modernité, sciences et spiritualité
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