l'Église Réformée de France à Nancy
Toul, Pont-à-Mousson...

 

Protestantisme et Lumières

 

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III- Comment les philosophes des Lumières abordent-ils la question protestante ?

1-Le protestantisme au filtre de l’Encyclopédie.

2- C’est la faute à Voltaire , c’est la faute à Rousseau ...

3- L’affaire Calas : un détonateur majeur.

Pascal Joudrier

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1-Le protestantisme au filtre de l’Encyclopédie

A la base du projet de l’Encyclopédie se trouve la volonté de critiquer les fanatismes religieux et politiques, et de faire l’apologie de la raison et de la liberté d’opinion. DIDEROT a ainsi repris en lui donnant une extension proprement encyclopédique la démarche résolument sceptique du Dictionnaire de Bayle. Diderot avait en outre été influencé par la lecture du pasteur et érudit allemand J.Brucker (1696-1770), auteur d’une Histoire critique de la Philosophie, qui fonde une apologie de la Réforme sur l’idée de progrès de l’humanité : or cette idéologie du progrès matériel, intellectuel et moral de l’humanité grâce aux sciences, aux techniques, et au partage des connaissances informe le projet des Lumières. Toutefois, cet optimisme aux effets mobilisateurs procède d’un humanisme laïc : la raison ayant la capacité de saper les usages et les institutions qui contredisent la nature et la justice, la religion, et l’Etat qui la soutient, se trouvent directement la cible des attaques de la raison « philosophique »; c’est désormais le progrès indéfini de la science et des connaissances utiles à tous qui garantit la marche de l’humanité vers le bonheur.

Considérons d’une part les articles de l’Encyclopédie qui abordent la question protestante, et d’autre part la collaboration décisive de certains protestants à l’entreprise encyclopédique.

a- Regards sur la Réforme

Si de nombreux articles évoquent incidemment la Réforme, quelques-uns lui sont particulièrement consacrés, parmi lesquels l’article REFORMATION, éloge ambigu envers Luther, Calvin « et leurs semblables » : « quels abus ont-ils prétendu corriger ? La foi de la présence réelle, de la transsubstantiation, du mérite des bonnes œuvres, la prière pour les morts, les jeûnes, les vœux monastiques, le célibat des prêtres…Mais il suffit d’ouvrir l’histoire ecclésiastique pour reconnaître qu’on avait cru ou pratiqué toutes ces choses dans l’Eglise dès la première antiquité ; et que s’il ne tient qu’à se parer du prétexte de réformation et du titre de réformateur, chaque particulier va bientôt renverser tout ce qu’il y a de plus solidement établi en fait de créance ou de morale. C’est ce que n’ont que trop justifié et leurs propres principes, et l’expérience; leurs principes, en attribuant à chaque particulier le droit de régler sa foi sur l’intelligence qu’il a des Ecritures, et par là même, en n’établissant au milieu d’eux aucune autorité légitime pour décider les questions de foi; l’expérience, par leurs propres variations, et par cette multitude de sectes sorties depuis deux siècles du Protestantisme. »

Les 2 articles sommaires consacrés aux Luthériens et aux Calvinistes relèvent leurs « opinions ou fausses ou absurdes ».

Mais l’article REFUGIES marque de la sympathie envers les Protestants persécutés « par un zèle aveugle et inconsidéré », et déplore « la plaie profonde causée au royaume par la perte de tant de sujets utiles » : Louis XIV, en persécutant les Protestants, a privé son royaume de près d’un million (sic) d’hommes industrieux qu’il a sacrifiés aux vues intéressées et ambitieuses de quelques mauvais citoyens, qui sont les ennemis de toute liberté de penser, parce qu’ils ne peuvent régner qu’à l’ombre de l’ignorance. L’esprit persécuteur devrait être réprimé par tout gouvernement éclairé… ». Vigoureuse dénonciation du despotisme et de l’intolérance, parce qu’ils détruisent l’économie et l’harmonie d’une nation !

C’est l’article GENEVE, rédigé par D’Alembert, qui va susciter le plus de réactions, et de Rousseau qui lui répondra à propos des spectacles (le théâtre est proscrit à Genève) et des pasteurs genevois s’indignant d’y être abusivement décrits comme déistes (leur réfutation fut cependant considérée comme « équivoque » par bien des Réformés).

Après avoir décrit avec admiration la gestion démocratique de la petite république, l’absence de dignité héréditaire, les lois somptuaires contre un luxe inutile, la qualité de l’instruction (« chacun lit et s’éclaire »), le développement des arts et des sciences, (dont témoigne l’inoculation de la petite vérole pour la 1° fois en Europe), D’Alembert, très élogieux sur la prospérité matérielle et le bonheur moral des Genevois (en dehors du plaisir des spectacles dont ils se privent inutilement) en vient « à parler de la religion de Genève ».Et de faire un tableau exemplaire du déisme des pasteurs genevois les plus éclairés : « il s’en faut beaucoup qu’ils pensent tous de même sur les articles qu’on regarde ailleurs comme les plus importants à la religion. Plusieurs ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ, dont Calvin leur chef était si zélé défenseur, et pour laquelle il fit brûler Servet. Quand on leur parle de ce supplice, qui fait quelque tort à la charité et à la modération de leur patriarche, ils n’entreprennent point de le justifier ; ils avouent que Calvin fit une action très blâmable… ».

« Pour tout dire en un mot, plusieurs pasteurs de Genève n’ont d’autre religion qu’un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu’on appelle mystères, et s’imaginant que le premier principe d’une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison… »

« Il y a peu de pays où les théologiens soient plus ennemis de la superstition… On se plaint moins à Genève qu’ailleurs des progrès de l’incrédulité, ce qui ne doit pas surprendre : la religion y est presque réduite à l’adoration d’un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n’est pas peuple; le respect pour Jésus-Christ et pour les Ecritures est peut-être la seule chose qui distingue d’un pur déisme le christianisme de Genève ».

Le seul Protestantisme agréable et tolérable aux yeux de nos Philosophes déistes, c’est donc le reflet de leur propre déisme, et preuve en est l’article DEISTES, où ceux-ci sont définis avec complaisance comme « esprits forts, gens qui pensent librement, dont le caractère est de ne point professer de forme ou de système particulier de religion, mais de se contenter de reconnaître l’existence d’un Dieu, sans lui rendre aucun culte ni hommage extérieur ». « Ni athées, ni chrétiens, ils ne sont point absolument sans religion, mais rejettent toute révélation comme une pure fiction, ne croient que ce qu’ils reconnaissent par les lumières naturelles…, ne se soumettent qu’aux vérités démontrées par la raison ».

Plus étonnant encore est le très important et audacieux développement de l’article UNITAIRES, dû à l’athée militant Jacques-André Naigeon, ami du Baron d’Holbach, éditeur de Diderot : sous couvert ironique de dénoncer les dangers de ces déistes dangereux, il en fait l’éloge comme de crypto-matérialistes athées !

Dans cet article très habile, Naigeon se félicite que « le flambeau de la raison » ait considérablement rapproché des antitrinitaires « les plus sages, les plus savants et les plus éclairés des protestants : les progrès rapides que le socinianisme a fait de nos jours, les racines profondes qu’il a jetées dans la plupart des esprits…ne peuvent manquer de faire bientôt du Protestantisme en général un socinianisme parfait » !

Et si « ces Sociniens étaient une sorte de déistes cachés », il est clair que pour Naigeon un effort rationnel (mais une libération intellectuelle encore rare et très risquée au XVIII°s.) leur permettra de se proclamer enfin athées un beau jour…

Cette position athée de Naigeon, comme celle de ses amis Diderot, Helvétius, D’Holbach, La Mettrie…, est toutefois marginale dans les Lumières, la plupart des intellectuels éclairés s’en tenant à un christianisme de convenance, au mieux à un prudent déisme : le Grand Horloger rassure la raison, et s’il encourt la censure, il ne mène ni en prison, ni au bûcher. On est loin en tout cas de la foi en un Dieu qui nous rencontre dans sa Parole, Christ mort et ressuscité pour notre salut, et toujours en marche avec les hommes dont il renouvelle l’existence !

b- Les collaborateurs protestants de l’Encyclopédie

Certains sont modestes : le médecin genevois Tronchin pour l’article INOCULATION; le pasteur lausannois Polier de Bottens pour l’article MESSIE, article ironisant sur la longue et stérile attente des Juifs, de la part d’un protestant qui lui-même dénie au Christ sa messianité !

C’est à Jean-Edme Romilly (1739-1779), pasteur à Londres, puis à Genève, qu’est confié l’article essentiel de TOLERANCE, brillante dissertation sur ce sujet brûlant qui était loin de faire l’unanimité parmi les Philosophes des Lumières : il y établit « sur les principes les plus évidents la justice et la nécessité de la tolérance » et trace « d’après ces principes les devoirs des princes et des souverains ». L’intolérance est blasphématoire, injustifiable, inutile (« est-ce avec le fer et le feu que la vérité perce et se communique ? »), et source intarissable de maux. Romilly cite Bayle , pour lequel il y a loin entre tolérer une religion, et l’approuver, et ne peut s’empêcher de porter un regard négatif et condescendant sur les « erreurs » et les « passions » que l’on est invité à tolérer chez l’autre, à lui pardonner par humanité. Mais parce qu’il est pasteur, Romilly, sans les nommer, conçoit son article comme un appel à la tolérance des protestants de France « qui ne demandent que la liberté de penser, de professer la croyance qu’ils jugent la meilleure et qui vivent d’ailleurs en fidèles sujets de l’Etat ».

Louis de Jaucourt

Louis de JAUCOURT

Il faut surtout redonner au principal collaborateur de Diderot la place qu’il mérite : le chevalier Louis de JAUCOURT (1704-1779) a en effet rédigé à lui tout seul 28% des 61 000 articles et définitions de l’Encyclopédie, soit 17 050 articles !

Issu d’une famille protestante de la noblesse bourguignonne, descendant par les femmes de Duplessis-Mornay, l’un des plus illustres calvinistes français du XVI°s., et demeurée fidèle à la Réforme malgré la Révocation, Louis de Jaucourt est scolarisé à Genève, puis étudie les mathématiques à Cambridge, la théologie et la médecine à Leyde. Auteur d’une Histoire de la vie et des œuvres de Leibniz (1734), membre des Académies de Londres, Stockholm et Berlin, il fréquente les milieux philosophiques parisiens dès 1736.

Parmi d’innombrables et courtes notices de dictionnaire, c’est JAUCOURT qui a développé, souvent copieusement, certains des articles-clés de l’Encyclopédie, les plus révélateurs sans doute de la Philosophie des Lumières :

  • LIBERTE DE CONSCIENCE, LIBERTE NATURELLE et EGALITE NATURELLE, DEMOCRATIE, JUSTICE,
  • ESCLAVAGE (« Tout nous crie qu’on ne peut ôter à l’homme cette dignité naturelle qui est la liberté : l’esclavage n’est pas seulement un état humiliant pour celui qui le subit, mais aussi pour l’humanité même qui est dégradée »),
  • GUERRE (« De tout temps les hommes par ambition, par avarice, par jalousie, par méchanceté, sont venus à se dépouiller, se brûler, s’égorger les uns les autres. Pour le faire plus ingénieusement, ils ont inventé des règles et des principes qu’on appelle l’Art militaire… »),
  • INQUISITION (« Jamais la nature humaine n’est si avilie que quand l’ignorance est armée du pouvoir ; mais ces tristes effets de l’inquisition sont peu de choses en comparaison de ses sacrifices publics qu’on nomme auto-da-fés, et des horreurs qui les précèdent… »),
  • JESUITES (« secte d’impies, de fanatiques, de corrupteurs, de régicides, il n’y a sortes de doctrines perverses qu’elle n’ait enseignées…),
  • SUPERSTITION (« cette espèce d’enchantement ou de pouvoir magique, contraire à la raison…Mise en action, elle constitue proprement le fanatisme »),
  • RAISON (« partout où nous avons une décision claire et évidente de la raison, nous ne pouvons être obligés d’y renoncer pour embrasser l’opinion contraire, sous prétexte que c’est une matière de foi » ; « si l’on n’a pas soin de distinguer les différentes juridictions de la foi et de la raison, la raison n’aura point de lieu en matière de religion, et l’on n’aura aucun droit de se moquer des opinions et des cérémonies extravagantes qu’on remarque dans la plupart des religions du monde. Qui ne voit que c’est là ouvrir un vaste champ au fanatisme le plus outré, aux superstitions les plus insensées ! Avec un pareil principe, il n’y a rien de si absurde qu’on ne croie… »),
  • et pour la question religieuse : FOI (« que toute chose contraire ou incompatible avec les décisions de la raison claires et évidentes par elles-mêmes n’a pas droit d’être reçue comme un article de foi, auquel la raison n’ait rien à voir »),
  • RELIGION (opposant classiquement la religion naturelle à la religion révélée),
  • PHILOSOPHIE MOSAIQUE ET CHRETIENNE (long article renvoyant dos à dos le scepticisme et la crédulité : « on raisonna quand il fallait croire, on crut quand il fallait raisonner, et l’on vit éclore en un moment une foule de mauvais chrétiens et de mauvais philosophes »),
  • ESPERANCE, REDEMPTION, DECALOGUE, ORACLE (largement inspiré de Fontenelle), PELERINAGE (« voyage de dévotion mal entendue; on est revenu de cet empressement d’aller visiter des lieux lointains pour obtenir du ciel des secours qu’on peut bien mieux trouver chez soi par de bonnes œuvres et une dévotion éclairée »),
  • HERESIE (« on définit l’hérésie une opiniâtreté erronée contre quelque dogme de la foi; mais comment juger sûrement de cette opiniâtreté car ceux-là mêmes qui sont dans l’erreur peuvent regarder comme opiniâtres les partisans de la vérité ? »),
  • PREDESTINATION (important article favorable à l’arminianisme, contre Calvin),
  • REFORMATION, HUGUENOT, DRAGONNADE, QUAKER,
  • MENNONITE (« les plus doux, les plus paisibles de tous les hommes, occupés de leur négoce, de leurs manufactures, laborieux, vigilants, modérés, charitables… »)…

C’est dire si cet érudit de haut vol qu’est Jaucourt, ce vulgarisateur de génie, ce Réformé bon teint, à l’aise dans son siècle, compte pour une part essentielle de l’esprit des Lumières !

Jean Henry Samuel Fomey

Jean Henry Samuel FORMEY

Enfin, il faut saluer la collaboration importante de Jean Henry Samuel FORMEY (1711-1797) : fils d’un réfugié champenois, il devient pasteur à l’Eglise française de Berlin, professeur de philosophie au Collège français, et secrétaire perpétuel de l’Académie royale des Sciences de Berlin durant 50 ans. Vulgarisateur de la pensée de Christian Wolff, et membre des Alétophiles, il est l’auteur d’un roman philosophique « La belle wolfienne », et correspond avec toute l’Europe savante (17 000 lettres conservées). Pour l’Encyclopédie, il rédige 110 articles, tant sur la physique (AIR, CLIMAT, FEU, PESANTEUR, ROSEE, VITESSE…) que sur la métaphysique et la théologie; il est ainsi l’auteur d’articles aussi essentiels que DIEU, ATHEISME, CREATION, ESSENCE, ETRE, ETERNITE (article partagé avec Jaucourt), MATIERE, TEMPS… !

Dans l’article sur DIEU, il démontre que « connaître la nature de Dieu est inaccessible à nos faibles lumières ; mais l’homme est forcé par sa raison d’admettre l’existence de quelque chose qu’il ne comprend pas. De cette existence éternelle, il comprend qu’elle est, et non pas quelle elle est ».

Dans CONSERVATION, il présente les thèses du pasteur Pierre Poiret (1646-1719), né à Metz, suivant lequel « Dieu a donné à chaque être, dès la création même, la faculté de continuer son existence. Il suffisait de commencer…Tout ce que le Créateur a maintenant à faire, c’est de les laisser exister : le monde est une horloge, qui étant une fois montée continue aussi longtemps que Dieu s’est proposé de la laisser aller ». Ainsi Formey fonde-t-il la radicale liberté de l’homme et sa responsabilité : « l’homme n’est dépendant qu’en tant qu’il est créature, et qu’il a en Dieu la raison suffisante de son existence. Du reste il agit de son propre fond. Il est créateur de ses actions. L’homme fait tout, il est l’auteur de tout le mal et de tout le bien qui se trouve dans ses actions. Il en est le seul responsable. »

Ce système anéantit donc la Providence, tout en élevant la puissance créatrice de Dieu.

Faute de collaborateurs parmi les théologiens catholiques (et on comprend bien pourquoi, étant donné le virulent combat anti-encyclopédiste soutenu par l’Eglise !), c’est donc à des pasteurs et penseurs réformés que l’on doit la formulation des principaux articles touchant la religion dans l’Encyclopédie !

 

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2- C’est la faute à Voltaire , c’est la faute à Rousseau …

Le déisme de Voltaire

« un homme qui reçoit sa religion sans examen ne diffère pas d’un bœuf qu’on attelle… »

Né catholique, et contraint avant sa mort de se reconnaître tel (sous peine de privation de sépulture…), Voltaire a une vaste culture religieuse, nourrie de sa lecture critique de la Bible, de l’étude historique du christianisme et de toutes les religions dont il s’emploie à dégager les principes communs pour dénoncer la vanité des querelles de dogmes et de rites. Il a lu autant les déistes anglais (Toland, Collins), que son ami Dom Calmet , dont les 26 volumes du Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament : avec une immense érudition biblique et patristique, le savant bénédictin y élabore de bonne foi un arsenal qui nourrit la critique antichrétienne des Philosophes, puisqu’il expose les discussions sur les points d’histoire, les obscurités, incohérences ou absurdités de certains passages, la diversité des interprétations, l’usage contradictoire des paraboles…

De sa réflexion, qui n’est pas originale (tous les arguments des sceptiques, toutes les réfutations les plus méthodiques et violentes du christianisme, ont été écrits avant lui…), Voltaire conclut à une impérative et salubre entreprise de démystification des Eglises de toute obédience, dont il décrit à loisir les rites cruels, les cérémonies absurdes, les conflits dogma-tiques, la collusion avec le pouvoir politique qui perpétue l’asservissement et l’abrutissement des hommes, pour leur plus grand malheur…

Tout le XVIII°s. « philosophe » se convainc avec lui que la religion est née d’une complicité des tyrans et des prêtres pour exploiter la crédulité des peuples.

Pour Voltaire, tout croyant sincère est fanatisable; il faut donc rester vigilant et déterminé à « écraser l’Infâme », cet Infâme dont est porteur toute religion dépassant une religiosité vague pour tenter d’approfondir le sentiment religieux en un discours structuré : dès qu’elle est dogmatique, une religion est intolérante, et en fin de compte, l’Infâme, pour Voltaire, c’est bien le Christianisme !

Son Candide, entre autres centaines de textes, ridiculise le cléricalisme et dénonce l’intolérance sous toutes ses formes, le fanatisme, l’Inquisition, le pouvoir des Jésuites …auxquels il oppose la religion naturelle des habitants de l’Eldorado.

La religion de Voltaire est en effet un authentique déisme ; évacuant toute Révélation et toute Incarnation, il rend hommage à un Etre suprême, éternel Architecte de l’Univers, accessible à la seule raison naturelle. C’est le « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps » de la célèbre Prière à Dieu qui conclut le Traité sur la Tolérance. C’est le Dieu du Dictionnaire philosophique : « nous sentons que nous sommes sous la main d’un être invisible; c’est tout, et nous ne pouvons pas faire un pas au-delà. Il y a une témérité insensée à vouloir deviner ce que c’est que cet être, s’il est étendu ou non, s’il existe dans un lieu ou non, comment il existe, comment il opère ». Sans dogme, ni sacrement, ni rite, ni clergé, cette religion naturelle a une justification morale et surtout une utilité sociale : elle tend à rendre les hommes justes et meilleurs; elle favorise, par l’image d’un Dieu rémunérateur et vengeur, la conservation de l’ordre social en tant qu’ordre moral, en réfrénant la violence des instincts vicieux du bas-peuple. Pour cette seule raison, « si Dieu n’existait pas… ». L’épiscopat de France, avertissant des dangers de l’incrédulité, et condamnant sévèrement les thèses matérialistes d’Helvétius ou d’Holbach, n’emploie pas d’autre argument à la même époque…

Voltaire et la réforme

Voltaire connaît bien l’histoire de la Réforme, dont il analyse l’implantation et le développement dans plusieurs de ses ouvrages (Le Siècle de Louis XIV, L’Essai sur les Mœurs, le Traité sur la Tolérance…), et il est en relation intellectuelle et amicale avec nombre de Réformés, anglais, suisses, français. Mais tout en décrivant la doctrine protestante, il la critique sans nuance : pour lui Calvin est un esprit austère, sombre et tyrannique, il est l’intolérant bourreau de Servet qu’il fait brûler « par haine théologique implacable » (ce rappel obstiné de « l’affaire Servet » par Voltaire stigmatise l’intolérance congénitale du protestantisme, qui vaut bien celle du catholicisme). Le massacre de la Saint-Barthélémy est évidemment une « tragédie abominable », un sommet de fanatisme, mais il n’excuse pas la violence et le vandalisme du parti huguenot, qui eut ses fanatiques lui aussi.

Synode Quaker

Synode Quaker

Voltaire accuse les Réformés du crime de lèse-majesté, pour avoir repris la guerre après 1610, et il s’étonne que Richelieu, au lieu de tenter de les ramener au catholicisme par la persuasion, n’ait pas révoqué l’Edit de Nantes…Il considère les Protestants du XVII°s. comme des passéistes, des gens pédants, doctrinaires avides de controverses, que Louis XIV a eu raison de mater par des mesures légales et par la Caisse des conversions. Il accuse le ministre Louvois et le jésuite Le Tellier d’être responsables des dragonnades, des condamnations aux galères, de la Révocation et de l’exil qui s’ensuit, Louis XIV étant ignorant des faits et mal conseillé ! Et Voltaire de déplorer surtout les pertes économiques, faillite des manufactures, exil d’excellents artisans et officiers, dont ont profité les pays du Refuge, ennemis de la France. Mais la secte écrasée renaît cependant : le fanatisme est excité par les pseudo-prophètes du Vivarais et des Cévennes, et Voltaire condamne sans appel les Camisards dont la rébellion et les exactions montrent qu’ils croyaient être « élevés en gloire à proportion du nombre des prêtres et des femmes catholiques qu’ils auraient égorgés ».

Pour Voltaire, le protestantisme français n’est donc pas une secte mieux fondée qu’une autre, et moins porteuse de fanatisme et d’intolérance; cela ne justifie certes pas une persécution ou une répression systématique, mais doit conduire le pouvoir à ne laisser la liberté de conscience aux Réformés que s’ils obéissent aux lois de l’Etat. A ces conditions, on peut « tolérer » leur différence…

Les seuls chrétiens que reconnaisse pour une part Voltaire sont les Quakers, auxquels il consacre 4 de ses Lettres anglaises, parce que leur religion n’a ni dogme, ni baptême, ni communion, ni prêtre, ni ambition temporelle, et est donc vraiment tolérante et tolérable.

Les seuls protestants que loue Voltaire sont les Sociniens, ou Antitrinitaires, c’est-à-dire pour lui ses frères honteux en déisme.

Pour être tolérable, donc acceptable, Voltaire exige de la religion chrétienne qu’elle soit donc la moins chrétienne possible !

Et quand Voltaire se mobilise énergiquement et efficacement dans les affaires des protestants Calas et Sirven, c’est d’abord l’injustice qu’il combat, et le fanatisme des juges redoublant le fanatisme de catholiques intolérants.

Il ne prend pas parti pour la Réforme, il défend d’honnêtes et paisibles sujets du Royaume, réformés, et en l’occurrence victimes innocentes d’une criante injustice, d’une indéniable et acharnée erreur judiciaire.

La profession de foi de Rousseau

Enfant de la petite bourgeoisie genevoise, petit-fils de pasteur, élevé par le pasteur Lambercier, Jean-Jacques est marqué par son éducation calviniste et témoigne tout au long de sa vie d’une profondeur spirituelle authentiquement chrétienne, d’un piétisme ardent, dont il expose clairement dans ses livres les fondements et les richesses, quitte à provoquer les sarcasmes et rapidement la haine de ses ex-amis Philosophes. S’il a par faiblesse abjuré à l’âge de 16 ans, il revient au protestantisme en 1754, à Genève même, pour n’en plus varier.

Lié aux combats des Lumières, Rousseau participe à la critique des impostures cléricales, des despotismes théologiques et de la crédulité superstitieuse, mais c’est pour dénoncer la perte du véritable esprit du christianisme : « ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion ». Or, déplore-t-il, « on ne demande plus à un chrétien s’il craint Dieu, mais s’il est orthodoxe ; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent inintelligibles, et quand il a signé, tout va bien ; l’on ne s’informe plus du reste…Quand la religion en est là, quel bien fait-elle à la société, de quel avantage est-elle aux hommes ? Elle ne sert qu’à exciter entre eux des dissensions, des troubles, des guerres de toute espèce…Il vaudrait mieux ne point avoir de religion que d’en avoir une si mal entendue ».

Il faut donc impérativement revenir à la vérité de l’Evangile, à Jésus-Christ sur la croix, « expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple » ; et de confesser : « si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu ». Tous les autres dogmes dépendent de celui-ci, et Rousseau veut rester à leur sujet dans un silence respectueux, en attendant que lui apparaisse leur liaison avec son salut. Mais quant à lui, il est assuré de ce Salut en Christ, par grâce, par le moyen de la foi : sola gratia, sola fide, cœur de la Réforme !

C’est au livre IV de l’Emile (1762), dans sa célèbre Profession de foi du vicaire savoyard, qu’il développe ses convictions les plus fortes : à la base est le sentiment de dépendance à l’égard de Dieu, connu par la conscience. Conscience : non pas le jugement, empirique et changeant des Encyclopédistes, non pas la raison, mais lumière intérieure, voix de Dieu, prière : « Je converse avec Lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence, je m’attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons ».

Rousseau, frontispice de l'Émile

Rousseau, frontispice de l'Émile

Au jeune calviniste qui l’écoute, le Vicaire savoyard confesse : « Conscience ! Conscience !

Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe ».

Dieu nous a donc donné « la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir », à nous de répondre en dignité à ce don, à cet amour.

De l’Ecriture qu’il lit quotidiennement, Rousseau privilégie l’Evangile : « l’Evangile est la pièce qui décide, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière qu’elle y soit venue et quelque auteur qui l’ait écrite, j’y reconnais l’esprit divin. Cela est immédiat autant qu’il peut l’être ; il n’y a point d’hommes entre cette preuve et moi. »

C’est donc en elle-même que la Révélation a ses preuves, et selon le principe calviniste du témoignage de l’Esprit Saint comme preuve de l’Ecriture, Rousseau peut affirmer : « la sainteté de l’Evangile est un argument qui parle à mon cœur », à sa conscience, voix de Dieu.

Ainsi Dieu se révèle-t-il à nous non sur le mode historique ni par le soin d’intermédiaires patentés (les institutions ecclésiastiques, les querelles dogmatiques, les « hérésies » théologiques, les fanatismes de toute sorte…ayant donné d’éloquents contre-exemples depuis 18 siècles…), mais dans le spectacle du monde qui s’offre à nous, dans la conscience morale, ce sentiment intérieur de l’être qui se laisse toucher à la lecture de l’Evangile.

Dans le Contrat social, Rousseau montre qu’il faut garantir à tous la plus parfaite liberté de conscience, et supprimer l’intolérance, aussi bien civile que théologique, vis-à-vis des religions qui respectent les lois et comportent les articles essentiels au lien social : en deçà des convictions religieuses personnelles de chaque citoyen (qui peut appartenir ou non à toute église de son choix), et dont les dogmes ne regardent pas l’Etat, il appartient à l’Etat de fixer les articles d’une sorte de profession de foi commune, purement civile, non dogmes de religion, mais garantie du lien social, « sentiments de sociabilité », à savoir « l’existence de la divinité bienfaisante, le bonheur des justes, la sainteté du Contrat social et des Lois » (sous la Révolution, le rousseauiste Robespierre et la Théophilanthropie reprendront cette idée de religion laïque).

Faut-il considérer Rousseau comme un apologiste chrétien ? A étudier l’influence de sa réhabilitation du sentiment religieux dès la publication de l’Emile, l’impact de son spiritualisme ardent et pathétique, certainement. A des fidèles fatigués des querelles dogmatiques et des polémiques théologiques, cette apologétique « sensible » allègue désormais les preuves de la conscience et du cœur.

Mais sa pensée est critiquée tant par le parti philosophique que par le parti dévot : l’abbé Bergier (natif de Darney) publie ainsi en 1765 Le Déisme réfuté par lui-même où il utilise les concessions de Rousseau à la foi et au rationalisme pour l’acculer tantôt à l’orthodoxie, tantôt à la négation radicale : « puisque vous dites Jésus saint, pourquoi repoussez-vous une hiérarchie qu’il a lui-même instituée ? Puisque vous rejetez l’incompréhensible, pourquoi ne rejetez-vous pas Dieu et ses attributs qui le sont ? »

John Locke

John Locke

On ne saurait donc trop insister sur la voix singulière de cet immense Philosophe des Lumières qu’est Rousseau, fils de la Réforme, descendant authentique de Locke et de Bayle, et annonçant Kant, voix qu’ont discréditée ses ex-amis Diderot (le déclarant promis à quelque capucinière) et Voltaire le traitant de « Judas de la philosophie », voix que ses coreligionnaires eux-mêmes ont voulu étouffer : le Contrat social et l’Emile à peine arrivés à Genève en juin 1762 sont saisis et condamnés au feu, Rousseau lui-même y est menacé d’arrestation comme en France, où le Parlement l’a décrété de prise de corps; quand il se réfugie à Môtiers, près de Neufchâtel, d’où il envoie au clergé genevois et à Voltaire ses Lettres de la Montagne (1764), c’est pour en être à nouveau chassé à coups de sermons vengeurs et de cailloux…Voltaire s’emploie à empêcher l’annulation de la condamnation de Rousseau à Genève, il réclame même son internement dans Le Sentiment des citoyens : « on a pitié d’un fou ; mais quand la démence devient fureur, on le lie » ! Voltaire s’en prend au fauteur de troubles, au traître qui se dit chrétien tout en voulant détruire le christianisme (!) et il accuse publiquement l’auteur de l’Emile d’avoir abandonné ses enfants… La réponse de Jean-Jacques humilié et traqué de droite comme de gauche sera de rétablir sa vérité dans les Confessions.

 

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3- L’affaire Calas : un détonateur majeur

Voltaire est passé à la postérité comme l’auteur du Candide et « l’intellectuel engagé » des « affaires » Calas et La Barre essentiellement. Parmi les nombreuses « affaires » qui ont suscité l’indignation du philosophe et animé sa plume dans des combats retentissants pour la vérité, la réforme de l’appareil judiciaire et la tolérance, deux se trouvent concerner des protestants français de cette 2° moitié du XVIII°s., Calas et Sirven.

La situation des réformés de France est alors toujours soumise aux mesures de l’Edit de Fontainebleau, révoquant l’Edit de Nantes, renouvelées par la Déclaration du Roi, donnée à Versailles en mai 1724, « concernant les religionnaires » : peines des galères perpétuelles pour les hommes, et de réclusion à vie pour les femmes, avec confiscation des biens s’ils assistaient à d’autres exercices que ceux de la religion catholique ; peine de mort contre les prédicants ; peine des galères ou de la réclusion contre ceux qui leur donneraient asile ou aide quelconque et contre ceux qui négligeraient de les dénoncer…

On sait combien les premiers temps du Désert furent héroïques pour les Réformés, officiellement « nouveaux convertis », et restés dans leur majorité en France, notamment dans les provinces méridionales. Si la répression s’atténue progressivement après 1750, les lourdes amendes, l’emprisonnement, les enlèvements d’enfants, les rebaptisations forcées continuent sporadiquement, de moins en moins justifiables.

La situation juridique des Réformés est toujours précaire : pas d’état civil, pas d’enregistrement des mariages (avec tous les problèmes de succession qui s’ensuivent…), pas d’accès aux charges publiques, tracasseries de toutes sortes, sans compter l’opprobre plus ou moins virulent de la part du Clergé catholique, du « Parti dévot » et des fidèles majoritaires et fanatisables…

En 1762, 14 protestantes sont encore prisonnières à la Tour de Constance; les 2 dernières condamnations aux travaux forcés (ex-galères) et la dernière exécution d’un pasteur en France datent de cette année 1762, année où explose ce qui va devenir et rester « l’affaire Calas ».

C’est ainsi qu’à Toulouse vit Jean Calas, honorable commerçant d’indiennes, et ses enfants. L’un, Louis, a abjuré, et vit éloigné ; Donat est en apprentissage à Nîmes ; Marc Antoine et Pierre vivent sous le toit familial, et Marc Antoine voudrait être avocat (mais il lui faudrait un certificat de catholicité)… Le soir du 13 octobre 1761, en fin de soirée, Pierre découvre le corps de son frère, au sol, mort. Le capitoul averti néglige d’établir un procès-verbal des lieux, et croyant d’emblée à un crime calviniste, il fait emprisonner toute la famille.

La thèse du suicide avancée pour leur défense par les Calas n’emporte pas la conviction : les capitouls et l’opinion toulousaine se disent certains que Marc Antoine était sur le point d’abjurer, et que pour cela, il a été assassiné par son père, dans le cadre d’une vengeance huguenote !

Le corps est inhumé en grande pompe en terre catholique; Calas, sa femme et son fils sont condamnés à la torture. En appel, le Parlement de Toulouse reprend l’affaire, recommence l’enquête, confronte les déclarations contradictoires des Calas, et à une courte majorité (8 contre 5), condamne le 9 mars 1762 Jean Calas à la peine capitale, puis son fils Pierre au bannissement à perpétuité.

Dans un contexte de réjouissances populaires et d’exacerbation fanatique, les Toulousains commémorant le bicentenaire d’un massacre de protestants en 1562, alors que 3 semaines plus tôt, le 19 février, le pasteur Rochette a été exécuté dans cette même ville de Toulouse,

Jean Calas, le 10 mars 1762, est torturé, roué en place publique, étranglé, brûlé sur le bûcher, puis ses cendres sont dispersées…

Le 20 mars, un négociant protestant de Marseille, de passage à Ferney, raconte « l’horrible aventure » à Voltaire qui s’écrie : « il me paraît qu’il est de l’intérêt de tous les hommes d’approfondir cette affaire qui d’une part ou d’une autre est le comble du plus horrible fanatisme. C’est renoncer à l’humanité que de traiter une telle aventure avec indifférence ». Dès lors, le philosophe se convainc de l’innocence de Calas, enquête sans relâche, interroge le jeune Donat Calas, puis son frère Pierre, réfugiés à Genève, et se lance dans un combat qui va durer 3 ans !

Voltaire multiplie les interventions, lit tous les factums, stimule les avocats de la famille, s’intéresse aux procédures d’appel et de cassation du jugement, réunit les preuves de l’innocence et de l’erreur judiciaire. En 1763, il publie son Traité sur la Tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas, considéré depuis comme un des ouvrages fondamentaux de Voltaire et du combat des Lumières; en effet, il y défend admirablement, avec une érudition vivante, une argumentation irréfutable et une grande variété de ton, de l’ironie au pathétique, une cause juste, et toujours actuelle. Montrant que la tolérance est un droit naturel et humain, alors que le droit de l’intolérance est absurde et barbare, il envisage les limites politiques de la tolérance : un gouvernement doit être intolérant envers les fanatiques seulement, pour les empêcher de commettre leurs méfaits; et il doit aussi lutter, avec les Eglises, contre les superstitions populaires, dangereuses pour la paix civile.

En mars 1765, la réhabilitation de Calas est enfin acquise. Le mythe se substitue à « l’affaire » : en se levant pour défendre la mémoire d’un inconnu, exiger justice, Voltaire a offert « au personnage du philosophe une dimension morale sans précédent. Par cette grande action, il donne non seulement une nouvelle dimension à la philosophie du XVIII°s., mais crée de toutes pièces le personnage de « l’intellectuel engagé » qui s’épanouira au XX°s. » (E.Badinter)

L’année suivante, le Traité sur la Tolérance est mis à l’index par Rome…

L’affaire Sirven est exactement contemporaine de l’affaire Calas, et Voltaire en fut informé dès 1762 mais délaya d’intervenir jusqu’à l’heureuse issue judiciaire de cette dernière.

Pierre Sirven était archiviste-expert à Castres; protestant, il élevait ses 3 filles dans la foi réformée, quand en mars 1760, sa cadette, âgée de 23 ans, lui est enlevée, sur ordre de l’évêque, afin d’être placée au couvent des Dames Noires de Castres, chargées de lui faire abjurer le protestantisme. Après 7 mois de séquestration, elle est rendue à ses parents dans un état de profonde dépression morale, au point qu’un médecin consulté la déclare folle en juin 1761. La rumeur publique prétend que ses parents la maltraitent pour l’empêcher de se convertir, et l’ont acculée au désespoir. Aussi, quand 6 mois plus tard on retrouve le corps de la malheureuse dans un puits, son père est aussitôt accusé de l’avoir tuée. Echaudés par l’accusation des Calas après le suicide de Marc Antoine Calas 2 mois plus tôt à Toulouse, les Sirven s’enfuient et, dans des conditions dramatiques, mettent 5 mois à parvenir en Suisse.

Cependant Sirven et sa femme sont condamnés pour infanticide à la pendaison en mars 1764, leurs filles au bannissement, et leurs biens sont confisqués. La sentence est exécutée par contumace en septembre 1764, à Mazamet.

Voltaire reçoit Sirven et ses 2 filles à Ferney, en avril 1765, et il intervient fermement pour diligenter un appel au Conseil du Roi, rejeté en 1767; le nouveau parlement de Toulouse installé par Maupeou acquitte enfin les Sirven en novembre 1771. Voltaire de déplorer : « il n’a fallu que 2 heures pour condamner à mort cette vertueuse famille, et il nous a fallu 9 ans pour lui rendre justice » !

Le retentissement de ces « affaires » a permis une véritable prise de conscience du problème protestant par le monde des Philosophes et par l’élite sociale et politique des « gens éclairés » qui eurent honte de ressembler aux magistrats et aux prêtres de Toulouse…

Dès 1762, lorsque l’abbé de Caveirac publie une sorte de tentative de justification du massacre de la Saint-Barthélémy sous le titre de L’Accord de la religion et de l’humanité sur l’intolérance, c’est un véritable tollé dans l’opinion éclairée.

« Les affaires », à travers leur caractère dramatique, mettaient à nu le « fanatisme » poussant au « crime de bonne foi », et rendaient insupportables et anachroniques les formes d’into-lérance et de répression dont les protestants français continuaient d’être les innocentes victimes. Dorénavant intendants et gouverneurs de province libéraux relâchent sensiblement la répression judiciaire des Réformés.

Voltaire n’a donc pas peu contribué à l’évolution des mentalités qui rend possible dès ces années les discussions qui aboutiront en 1787 à l’Edit de Tolérance.

 

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