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Toul, Pont-à-Mousson... |
Protestantisme et Lumières
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III- Comment les philosophes des Lumières abordent-ils la question protestante ?
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Louis de JAUCOURT |
Il faut surtout redonner au principal collaborateur de Diderot la place quil mérite : le chevalier Louis de JAUCOURT (1704-1779) a en effet rédigé à lui tout seul 28% des 61 000 articles et définitions de lEncyclopédie, soit 17 050 articles !
Issu dune famille protestante de la noblesse bourguignonne, descendant par les femmes de Duplessis-Mornay, lun des plus illustres calvinistes français du XVI°s., et demeurée fidèle à la Réforme malgré la Révocation, Louis de Jaucourt est scolarisé à Genève, puis étudie les mathématiques à Cambridge, la théologie et la médecine à Leyde. Auteur dune Histoire de la vie et des uvres de Leibniz (1734), membre des Académies de Londres, Stockholm et Berlin, il fréquente les milieux philosophiques parisiens dès 1736.
Parmi dinnombrables et courtes notices de dictionnaire, cest JAUCOURT qui a développé, souvent copieusement, certains des articles-clés de lEncyclopédie, les plus révélateurs sans doute de la Philosophie des Lumières :
Cest dire si cet érudit de haut vol quest Jaucourt, ce vulgarisateur de génie, ce Réformé bon teint, à laise dans son siècle, compte pour une part essentielle de lesprit des Lumières !
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Jean Henry Samuel FORMEY |
Enfin, il faut saluer la collaboration importante de Jean Henry Samuel FORMEY (1711-1797) : fils dun réfugié champenois, il devient pasteur à lEglise française de Berlin, professeur de philosophie au Collège français, et secrétaire perpétuel de lAcadémie royale des Sciences de Berlin durant 50 ans. Vulgarisateur de la pensée de Christian Wolff, et membre des Alétophiles, il est lauteur dun roman philosophique « La belle wolfienne », et correspond avec toute lEurope savante (17 000 lettres conservées). Pour lEncyclopédie, il rédige 110 articles, tant sur la physique (AIR, CLIMAT, FEU, PESANTEUR, ROSEE, VITESSE ) que sur la métaphysique et la théologie; il est ainsi lauteur darticles aussi essentiels que DIEU, ATHEISME, CREATION, ESSENCE, ETRE, ETERNITE (article partagé avec Jaucourt), MATIERE, TEMPS !
Dans larticle sur DIEU, il démontre que « connaître la nature de Dieu est inaccessible à nos faibles lumières ; mais lhomme est forcé par sa raison dadmettre lexistence de quelque chose quil ne comprend pas. De cette existence éternelle, il comprend quelle est, et non pas quelle elle est ».
Dans CONSERVATION, il présente les thèses du pasteur Pierre Poiret (1646-1719), né à Metz, suivant lequel « Dieu a donné à chaque être, dès la création même, la faculté de continuer son existence. Il suffisait de commencer Tout ce que le Créateur a maintenant à faire, cest de les laisser exister : le monde est une horloge, qui étant une fois montée continue aussi longtemps que Dieu sest proposé de la laisser aller ». Ainsi Formey fonde-t-il la radicale liberté de lhomme et sa responsabilité : « lhomme nest dépendant quen tant quil est créature, et quil a en Dieu la raison suffisante de son existence. Du reste il agit de son propre fond. Il est créateur de ses actions. Lhomme fait tout, il est lauteur de tout le mal et de tout le bien qui se trouve dans ses actions. Il en est le seul responsable. »
Ce système anéantit donc la Providence, tout en élevant la puissance créatrice de Dieu.
Faute de collaborateurs parmi les théologiens catholiques (et on comprend bien pourquoi, étant donné le virulent combat anti-encyclopédiste soutenu par lEglise !), cest donc à des pasteurs et penseurs réformés que lon doit la formulation des principaux articles touchant la religion dans lEncyclopédie !
2- Cest la faute à Voltaire , cest la faute à Rousseau
Le déisme de Voltaire
« un homme qui reçoit sa religion sans examen ne diffère pas dun buf quon attelle »
Né catholique, et contraint avant sa mort de se reconnaître tel (sous peine de privation de sépulture ), Voltaire a une vaste culture religieuse, nourrie de sa lecture critique de la Bible, de létude historique du christianisme et de toutes les religions dont il semploie à dégager les principes communs pour dénoncer la vanité des querelles de dogmes et de rites. Il a lu autant les déistes anglais (Toland, Collins), que son ami Dom Calmet , dont les 26 volumes du Commentaire littéral sur tous les livres de lAncien et du Nouveau Testament : avec une immense érudition biblique et patristique, le savant bénédictin y élabore de bonne foi un arsenal qui nourrit la critique antichrétienne des Philosophes, puisquil expose les discussions sur les points dhistoire, les obscurités, incohérences ou absurdités de certains passages, la diversité des interprétations, lusage contradictoire des paraboles
De sa réflexion, qui nest pas originale (tous les arguments des sceptiques, toutes les réfutations les plus méthodiques et violentes du christianisme, ont été écrits avant lui ), Voltaire conclut à une impérative et salubre entreprise de démystification des Eglises de toute obédience, dont il décrit à loisir les rites cruels, les cérémonies absurdes, les conflits dogma-tiques, la collusion avec le pouvoir politique qui perpétue lasservissement et labrutissement des hommes, pour leur plus grand malheur
Tout le XVIII°s. « philosophe » se convainc avec lui que la religion est née dune complicité des tyrans et des prêtres pour exploiter la crédulité des peuples.
Pour Voltaire, tout croyant sincère est fanatisable; il faut donc rester vigilant et déterminé à « écraser lInfâme », cet Infâme dont est porteur toute religion dépassant une religiosité vague pour tenter dapprofondir le sentiment religieux en un discours structuré : dès quelle est dogmatique, une religion est intolérante, et en fin de compte, lInfâme, pour Voltaire, cest bien le Christianisme !
Son Candide, entre autres centaines de textes, ridiculise le cléricalisme et dénonce lintolérance sous toutes ses formes, le fanatisme, lInquisition, le pouvoir des Jésuites auxquels il oppose la religion naturelle des habitants de lEldorado.
La religion de Voltaire est en effet un authentique déisme ; évacuant toute Révélation et toute Incarnation, il rend hommage à un Etre suprême, éternel Architecte de lUnivers, accessible à la seule raison naturelle. Cest le « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps » de la célèbre Prière à Dieu qui conclut le Traité sur la Tolérance. Cest le Dieu du Dictionnaire philosophique : « nous sentons que nous sommes sous la main dun être invisible; cest tout, et nous ne pouvons pas faire un pas au-delà. Il y a une témérité insensée à vouloir deviner ce que cest que cet être, sil est étendu ou non, sil existe dans un lieu ou non, comment il existe, comment il opère ». Sans dogme, ni sacrement, ni rite, ni clergé, cette religion naturelle a une justification morale et surtout une utilité sociale : elle tend à rendre les hommes justes et meilleurs; elle favorise, par limage dun Dieu rémunérateur et vengeur, la conservation de lordre social en tant quordre moral, en réfrénant la violence des instincts vicieux du bas-peuple. Pour cette seule raison, « si Dieu nexistait pas ». Lépiscopat de France, avertissant des dangers de lincrédulité, et condamnant sévèrement les thèses matérialistes dHelvétius ou dHolbach, nemploie pas dautre argument à la même époque
Voltaire et la réforme
Voltaire connaît bien lhistoire de la Réforme, dont il analyse limplantation et le développement dans plusieurs de ses ouvrages (Le Siècle de Louis XIV, LEssai sur les Murs, le Traité sur la Tolérance ), et il est en relation intellectuelle et amicale avec nombre de Réformés, anglais, suisses, français. Mais tout en décrivant la doctrine protestante, il la critique sans nuance : pour lui Calvin est un esprit austère, sombre et tyrannique, il est lintolérant bourreau de Servet quil fait brûler « par haine théologique implacable » (ce rappel obstiné de « laffaire Servet » par Voltaire stigmatise lintolérance congénitale du protestantisme, qui vaut bien celle du catholicisme). Le massacre de la Saint-Barthélémy est évidemment une « tragédie abominable », un sommet de fanatisme, mais il nexcuse pas la violence et le vandalisme du parti huguenot, qui eut ses fanatiques lui aussi.
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Synode Quaker
Voltaire accuse les Réformés du crime de lèse-majesté, pour avoir repris la guerre après 1610, et il sétonne que Richelieu, au lieu de tenter de les ramener au catholicisme par la persuasion, nait pas révoqué lEdit de Nantes Il considère les Protestants du XVII°s. comme des passéistes, des gens pédants, doctrinaires avides de controverses, que Louis XIV a eu raison de mater par des mesures légales et par la Caisse des conversions. Il accuse le ministre Louvois et le jésuite Le Tellier dêtre responsables des dragonnades, des condamnations aux galères, de la Révocation et de lexil qui sensuit, Louis XIV étant ignorant des faits et mal conseillé ! Et Voltaire de déplorer surtout les pertes économiques, faillite des manufactures, exil dexcellents artisans et officiers, dont ont profité les pays du Refuge, ennemis de la France. Mais la secte écrasée renaît cependant : le fanatisme est excité par les pseudo-prophètes du Vivarais et des Cévennes, et Voltaire condamne sans appel les Camisards dont la rébellion et les exactions montrent quils croyaient être « élevés en gloire à proportion du nombre des prêtres et des femmes catholiques quils auraient égorgés ».
Pour Voltaire, le protestantisme français nest donc pas une secte mieux fondée quune autre, et moins porteuse de fanatisme et dintolérance; cela ne justifie certes pas une persécution ou une répression systématique, mais doit conduire le pouvoir à ne laisser la liberté de conscience aux Réformés que sils obéissent aux lois de lEtat. A ces conditions, on peut « tolérer » leur différence
Les seuls chrétiens que reconnaisse pour une part Voltaire sont les Quakers, auxquels il consacre 4 de ses Lettres anglaises, parce que leur religion na ni dogme, ni baptême, ni communion, ni prêtre, ni ambition temporelle, et est donc vraiment tolérante et tolérable.
Les seuls protestants que loue Voltaire sont les Sociniens, ou Antitrinitaires, cest-à-dire pour lui ses frères honteux en déisme.
Pour être tolérable, donc acceptable, Voltaire exige de la religion chrétienne quelle soit donc la moins chrétienne possible !
Et quand Voltaire se mobilise énergiquement et efficacement dans les affaires des protestants Calas et Sirven, cest dabord linjustice quil combat, et le fanatisme des juges redoublant le fanatisme de catholiques intolérants.
Il ne prend pas parti pour la Réforme, il défend dhonnêtes et paisibles sujets du Royaume, réformés, et en loccurrence victimes innocentes dune criante injustice, dune indéniable et acharnée erreur judiciaire.
La profession de foi de Rousseau
Enfant de la petite bourgeoisie genevoise, petit-fils de pasteur, élevé par le pasteur Lambercier, Jean-Jacques est marqué par son éducation calviniste et témoigne tout au long de sa vie dune profondeur spirituelle authentiquement chrétienne, dun piétisme ardent, dont il expose clairement dans ses livres les fondements et les richesses, quitte à provoquer les sarcasmes et rapidement la haine de ses ex-amis Philosophes. Sil a par faiblesse abjuré à lâge de 16 ans, il revient au protestantisme en 1754, à Genève même, pour nen plus varier.
Lié aux combats des Lumières, Rousseau participe à la critique des impostures cléricales, des despotismes théologiques et de la crédulité superstitieuse, mais cest pour dénoncer la perte du véritable esprit du christianisme : « ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion ». Or, déplore-t-il, « on ne demande plus à un chrétien sil craint Dieu, mais sil est orthodoxe ; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent inintelligibles, et quand il a signé, tout va bien ; lon ne sinforme plus du reste Quand la religion en est là, quel bien fait-elle à la société, de quel avantage est-elle aux hommes ? Elle ne sert quà exciter entre eux des dissensions, des troubles, des guerres de toute espèce Il vaudrait mieux ne point avoir de religion que den avoir une si mal entendue ».
Il faut donc impérativement revenir à la vérité de lEvangile, à Jésus-Christ sur la croix, « expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple » ; et de confesser : « si la vie et la mort de Socrate sont dun sage, la vie et la mort de Jésus sont dun Dieu ». Tous les autres dogmes dépendent de celui-ci, et Rousseau veut rester à leur sujet dans un silence respectueux, en attendant que lui apparaisse leur liaison avec son salut. Mais quant à lui, il est assuré de ce Salut en Christ, par grâce, par le moyen de la foi : sola gratia, sola fide, cur de la Réforme !
Cest au livre IV de lEmile (1762), dans sa célèbre Profession de foi du vicaire savoyard, quil développe ses convictions les plus fortes : à la base est le sentiment de dépendance à légard de Dieu, connu par la conscience. Conscience : non pas le jugement, empirique et changeant des Encyclopédistes, non pas la raison, mais lumière intérieure, voix de Dieu, prière : « Je converse avec Lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence, je mattendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons ».
Rousseau, frontispice de l'Émile
Au jeune calviniste qui lécoute, le Vicaire savoyard confesse : « Conscience ! Conscience !
Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré dun être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend lhomme semblable à Dieu, cest toi qui fais lexcellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui mélève au-dessus des bêtes que le triste privilège de mégarer derreurs en erreurs à laide dun entendement sans règle et dune raison sans principe ».
Dieu nous a donc donné « la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir », à nous de répondre en dignité à ce don, à cet amour.
De lEcriture quil lit quotidiennement, Rousseau privilégie lEvangile : « lEvangile est la pièce qui décide, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière quelle y soit venue et quelque auteur qui lait écrite, jy reconnais lesprit divin. Cela est immédiat autant quil peut lêtre ; il ny a point dhommes entre cette preuve et moi. »
Cest donc en elle-même que la Révélation a ses preuves, et selon le principe calviniste du témoignage de lEsprit Saint comme preuve de lEcriture, Rousseau peut affirmer : « la sainteté de lEvangile est un argument qui parle à mon cur », à sa conscience, voix de Dieu.
Ainsi Dieu se révèle-t-il à nous non sur le mode historique ni par le soin dintermédiaires patentés (les institutions ecclésiastiques, les querelles dogmatiques, les « hérésies » théologiques, les fanatismes de toute sorte ayant donné déloquents contre-exemples depuis 18 siècles ), mais dans le spectacle du monde qui soffre à nous, dans la conscience morale, ce sentiment intérieur de lêtre qui se laisse toucher à la lecture de lEvangile.
Dans le Contrat social, Rousseau montre quil faut garantir à tous la plus parfaite liberté de conscience, et supprimer lintolérance, aussi bien civile que théologique, vis-à-vis des religions qui respectent les lois et comportent les articles essentiels au lien social : en deçà des convictions religieuses personnelles de chaque citoyen (qui peut appartenir ou non à toute église de son choix), et dont les dogmes ne regardent pas lEtat, il appartient à lEtat de fixer les articles dune sorte de profession de foi commune, purement civile, non dogmes de religion, mais garantie du lien social, « sentiments de sociabilité », à savoir « lexistence de la divinité bienfaisante, le bonheur des justes, la sainteté du Contrat social et des Lois » (sous la Révolution, le rousseauiste Robespierre et la Théophilanthropie reprendront cette idée de religion laïque).
Faut-il considérer Rousseau comme un apologiste chrétien ? A étudier linfluence de sa réhabilitation du sentiment religieux dès la publication de lEmile, limpact de son spiritualisme ardent et pathétique, certainement. A des fidèles fatigués des querelles dogmatiques et des polémiques théologiques, cette apologétique « sensible » allègue désormais les preuves de la conscience et du cur.
Mais sa pensée est critiquée tant par le parti philosophique que par le parti dévot : labbé Bergier (natif de Darney) publie ainsi en 1765 Le Déisme réfuté par lui-même où il utilise les concessions de Rousseau à la foi et au rationalisme pour lacculer tantôt à lorthodoxie, tantôt à la négation radicale : « puisque vous dites Jésus saint, pourquoi repoussez-vous une hiérarchie quil a lui-même instituée ? Puisque vous rejetez lincompréhensible, pourquoi ne rejetez-vous pas Dieu et ses attributs qui le sont ? »
John Locke
On ne saurait donc trop insister sur la voix singulière de cet immense Philosophe des Lumières quest Rousseau, fils de la Réforme, descendant authentique de Locke et de Bayle, et annonçant Kant, voix quont discréditée ses ex-amis Diderot (le déclarant promis à quelque capucinière) et Voltaire le traitant de « Judas de la philosophie », voix que ses coreligionnaires eux-mêmes ont voulu étouffer : le Contrat social et lEmile à peine arrivés à Genève en juin 1762 sont saisis et condamnés au feu, Rousseau lui-même y est menacé darrestation comme en France, où le Parlement la décrété de prise de corps; quand il se réfugie à Môtiers, près de Neufchâtel, doù il envoie au clergé genevois et à Voltaire ses Lettres de la Montagne (1764), cest pour en être à nouveau chassé à coups de sermons vengeurs et de cailloux Voltaire semploie à empêcher lannulation de la condamnation de Rousseau à Genève, il réclame même son internement dans Le Sentiment des citoyens : « on a pitié dun fou ; mais quand la démence devient fureur, on le lie » ! Voltaire sen prend au fauteur de troubles, au traître qui se dit chrétien tout en voulant détruire le christianisme (!) et il accuse publiquement lauteur de lEmile davoir abandonné ses enfants La réponse de Jean-Jacques humilié et traqué de droite comme de gauche sera de rétablir sa vérité dans les Confessions.
3- Laffaire Calas : un détonateur majeur
Voltaire est passé à la postérité comme lauteur du Candide et « lintellectuel engagé » des « affaires » Calas et La Barre essentiellement. Parmi les nombreuses « affaires » qui ont suscité lindignation du philosophe et animé sa plume dans des combats retentissants pour la vérité, la réforme de lappareil judiciaire et la tolérance, deux se trouvent concerner des protestants français de cette 2° moitié du XVIII°s., Calas et Sirven.
La situation des réformés de France est alors toujours soumise aux mesures de lEdit de Fontainebleau, révoquant lEdit de Nantes, renouvelées par la Déclaration du Roi, donnée à Versailles en mai 1724, « concernant les religionnaires » : peines des galères perpétuelles pour les hommes, et de réclusion à vie pour les femmes, avec confiscation des biens sils assistaient à dautres exercices que ceux de la religion catholique ; peine de mort contre les prédicants ; peine des galères ou de la réclusion contre ceux qui leur donneraient asile ou aide quelconque et contre ceux qui négligeraient de les dénoncer
On sait combien les premiers temps du Désert furent héroïques pour les Réformés, officiellement « nouveaux convertis », et restés dans leur majorité en France, notamment dans les provinces méridionales. Si la répression satténue progressivement après 1750, les lourdes amendes, lemprisonnement, les enlèvements denfants, les rebaptisations forcées continuent sporadiquement, de moins en moins justifiables.
La situation juridique des Réformés est toujours précaire : pas détat civil, pas denregistrement des mariages (avec tous les problèmes de succession qui sensuivent ), pas daccès aux charges publiques, tracasseries de toutes sortes, sans compter lopprobre plus ou moins virulent de la part du Clergé catholique, du « Parti dévot » et des fidèles majoritaires et fanatisables
En 1762, 14 protestantes sont encore prisonnières à la Tour de Constance; les 2 dernières condamnations aux travaux forcés (ex-galères) et la dernière exécution dun pasteur en France datent de cette année 1762, année où explose ce qui va devenir et rester « laffaire Calas ».
Cest ainsi quà Toulouse vit Jean Calas, honorable commerçant dindiennes, et ses enfants. Lun, Louis, a abjuré, et vit éloigné ; Donat est en apprentissage à Nîmes ; Marc Antoine et Pierre vivent sous le toit familial, et Marc Antoine voudrait être avocat (mais il lui faudrait un certificat de catholicité) Le soir du 13 octobre 1761, en fin de soirée, Pierre découvre le corps de son frère, au sol, mort. Le capitoul averti néglige détablir un procès-verbal des lieux, et croyant demblée à un crime calviniste, il fait emprisonner toute la famille.
La thèse du suicide avancée pour leur défense par les Calas nemporte pas la conviction : les capitouls et lopinion toulousaine se disent certains que Marc Antoine était sur le point dabjurer, et que pour cela, il a été assassiné par son père, dans le cadre dune vengeance huguenote !
Le corps est inhumé en grande pompe en terre catholique; Calas, sa femme et son fils sont condamnés à la torture. En appel, le Parlement de Toulouse reprend laffaire, recommence lenquête, confronte les déclarations contradictoires des Calas, et à une courte majorité (8 contre 5), condamne le 9 mars 1762 Jean Calas à la peine capitale, puis son fils Pierre au bannissement à perpétuité.
Dans un contexte de réjouissances populaires et dexacerbation fanatique, les Toulousains commémorant le bicentenaire dun massacre de protestants en 1562, alors que 3 semaines plus tôt, le 19 février, le pasteur Rochette a été exécuté dans cette même ville de Toulouse,
Jean Calas, le 10 mars 1762, est torturé, roué en place publique, étranglé, brûlé sur le bûcher, puis ses cendres sont dispersées
Le 20 mars, un négociant protestant de Marseille, de passage à Ferney, raconte « lhorrible aventure » à Voltaire qui sécrie : « il me paraît quil est de lintérêt de tous les hommes dapprofondir cette affaire qui dune part ou dune autre est le comble du plus horrible fanatisme. Cest renoncer à lhumanité que de traiter une telle aventure avec indifférence ». Dès lors, le philosophe se convainc de linnocence de Calas, enquête sans relâche, interroge le jeune Donat Calas, puis son frère Pierre, réfugiés à Genève, et se lance dans un combat qui va durer 3 ans !
Voltaire multiplie les interventions, lit tous les factums, stimule les avocats de la famille, sintéresse aux procédures dappel et de cassation du jugement, réunit les preuves de linnocence et de lerreur judiciaire. En 1763, il publie son Traité sur la Tolérance à loccasion de la mort de Jean Calas, considéré depuis comme un des ouvrages fondamentaux de Voltaire et du combat des Lumières; en effet, il y défend admirablement, avec une érudition vivante, une argumentation irréfutable et une grande variété de ton, de lironie au pathétique, une cause juste, et toujours actuelle. Montrant que la tolérance est un droit naturel et humain, alors que le droit de lintolérance est absurde et barbare, il envisage les limites politiques de la tolérance : un gouvernement doit être intolérant envers les fanatiques seulement, pour les empêcher de commettre leurs méfaits; et il doit aussi lutter, avec les Eglises, contre les superstitions populaires, dangereuses pour la paix civile.
En mars 1765, la réhabilitation de Calas est enfin acquise. Le mythe se substitue à « laffaire » : en se levant pour défendre la mémoire dun inconnu, exiger justice, Voltaire a offert « au personnage du philosophe une dimension morale sans précédent. Par cette grande action, il donne non seulement une nouvelle dimension à la philosophie du XVIII°s., mais crée de toutes pièces le personnage de « lintellectuel engagé » qui sépanouira au XX°s. » (E.Badinter)
Lannée suivante, le Traité sur la Tolérance est mis à lindex par Rome
Laffaire Sirven est exactement contemporaine de laffaire Calas, et Voltaire en fut informé dès 1762 mais délaya dintervenir jusquà lheureuse issue judiciaire de cette dernière.
Pierre Sirven était archiviste-expert à Castres; protestant, il élevait ses 3 filles dans la foi réformée, quand en mars 1760, sa cadette, âgée de 23 ans, lui est enlevée, sur ordre de lévêque, afin dêtre placée au couvent des Dames Noires de Castres, chargées de lui faire abjurer le protestantisme. Après 7 mois de séquestration, elle est rendue à ses parents dans un état de profonde dépression morale, au point quun médecin consulté la déclare folle en juin 1761. La rumeur publique prétend que ses parents la maltraitent pour lempêcher de se convertir, et lont acculée au désespoir. Aussi, quand 6 mois plus tard on retrouve le corps de la malheureuse dans un puits, son père est aussitôt accusé de lavoir tuée. Echaudés par laccusation des Calas après le suicide de Marc Antoine Calas 2 mois plus tôt à Toulouse, les Sirven senfuient et, dans des conditions dramatiques, mettent 5 mois à parvenir en Suisse.
Cependant Sirven et sa femme sont condamnés pour infanticide à la pendaison en mars 1764, leurs filles au bannissement, et leurs biens sont confisqués. La sentence est exécutée par contumace en septembre 1764, à Mazamet.
Voltaire reçoit Sirven et ses 2 filles à Ferney, en avril 1765, et il intervient fermement pour diligenter un appel au Conseil du Roi, rejeté en 1767; le nouveau parlement de Toulouse installé par Maupeou acquitte enfin les Sirven en novembre 1771. Voltaire de déplorer : « il na fallu que 2 heures pour condamner à mort cette vertueuse famille, et il nous a fallu 9 ans pour lui rendre justice » !
Le retentissement de ces « affaires » a permis une véritable prise de conscience du problème protestant par le monde des Philosophes et par lélite sociale et politique des « gens éclairés » qui eurent honte de ressembler aux magistrats et aux prêtres de Toulouse
Dès 1762, lorsque labbé de Caveirac publie une sorte de tentative de justification du massacre de la Saint-Barthélémy sous le titre de LAccord de la religion et de lhumanité sur lintolérance, cest un véritable tollé dans lopinion éclairée.
« Les affaires », à travers leur caractère dramatique, mettaient à nu le « fanatisme » poussant au « crime de bonne foi », et rendaient insupportables et anachroniques les formes dinto-lérance et de répression dont les protestants français continuaient dêtre les innocentes victimes. Dorénavant intendants et gouverneurs de province libéraux relâchent sensiblement la répression judiciaire des Réformés.
Voltaire na donc pas peu contribué à lévolution des mentalités qui rend possible dès ces années les discussions qui aboutiront en 1787 à lEdit de Tolérance.
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