l'Église Réformée de France à Nancy
Toul, Pont-à-Mousson...

 

Protestantisme et Lumières

 

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II- Comment des exilés huguenots sont-ils devenus « passeurs de Lumières » ?

1- La vitalité du Refuge.

2- Deux frères ennemis : Jurieu et Bayle.

3- La force d’attraction des Lumières en milieu protestant.

Pascal Joudrier

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1- La vitalité du Refuge

Bravant les interdictions, la confiscation de leurs biens, l’emprisonnement ou les galères, entre la Révocation de l’Edit de Nantes et la mort de Louis XIV, ce sont entre 200 et 300 000 réformés (1,5% de la population française) qui émigrent et se réfugient dans les pays d’accueil protestants : Angleterre, Hollande, Suisse…où ils s’installent, ou d’où ils repartent dans l’ensemble de l’Europe (20 000 au Brandebourg), ou au-delà des mers (Amérique, Afrique du Sud…).

Si 8% seulement des protestants du Vivarais et du Bas-Languedoc émigrent, ce sont 40% des réformés des provinces de l’Ouest et du Nord du Royaume qui passent la mer ou les frontières, dont une large proportion de nobles, d’officiers, de bourgeois et gens de métier.

Sans saigner économiquement le Royaume, cette émigration freine nettement le dévelop-pement de certaines cités (Rouen, Caen, Alençon, Metz…) et de certains secteurs d’activité (comme l’ébénisterie, la soierie, la papeterie…) et contribue assurément à l’essor économique et intellectuel des pays d’accueil.

Apportant le prestige de ceux qui souffrent pour leur foi, l’évidence de l’injustice qu’ils ont subie, une force polémique ravivée, les Réfugiés d’Angleterre et de Hollande y deviennent un ferment de l’Europe protestante. À l'aube du Siècle des Lumières, leur effervescence intellectuelle et idéologique est indéniable et tout au long du XVIII°s., ils prendront une part non négligeable dans la proposition et la diffusion des idées nouvelles.

Passés en Hollande puis fixés en Angleterre (où le calviniste Guillaume d’Orange a pris le pouvoir), Pierre des Maizeaux et Pierre Coste deviennent ainsi intermédiaires entre la pensée anglaise et le monde latin : ami de Shaftesbury, Toland, Collins, Pierre des Maizeaux édite Saint-Evremond et Bayle, et réunit les textes d’un débat essentiel entre Leibniz, Clarke et Newton sur la philosophie, la religion et la science…

Pierre Coste, éditeur de La Bruyère et de Montaigne, est le savant traducteur de l’Essai sur l’usage de la raillerie de Shaftesbury, du Traité d’optique de Newton, et surtout de l’Essai philosophique concernant l’entendement humain de John Locke.

Détruisant les prétentions du droit divin, invention de théologiens catholiques, à fonder l’absolutisme, Locke, en bon calviniste, sécularise le droit et se fait le théoricien d’un pouvoir politique contrôlé, de type contractuel et constitutionnel. Ses idées seront exactement démarquées par Diderot, dans l’article « Autorité » de l’Encyclopédie.

Il démontre également que la tolérance est la base même du lien social, et qu’en matière spirituelle, on ne saurait contraindre une âme par la force.

Alors que 560 des 700 pasteurs et théologiens français ont émigré, 300 gagnent la Hollande, parmi lesquels Bayle et Jurieu. Disposant d’un réseau universitaire important (à Leyde notamment), d’un réseau dynamique d’éditeurs-libraires, et favorisant la liberté de conscience, la Hollande permet aux huguenots réfugiés de diffuser dans l’Europe entière une presse critique et non-conformiste, faisant entendre les voix de l’hétérodoxie et du rationalisme. Ainsi, dès la fin du XVII°s., 3 journaux d’esprit philosophique sont animés par Pierre Bayle : les Nouvelles de la République des lettres ; par Jean Le Clerc : la Bibliothèque universelle et historique ; par Basnage de Beauval : l’Histoire des ouvrages des Savants.

Ces journaux révèlent aux lecteurs français et européens les agréments de la vulgarisation scientifique et de l’objectivité littéraire, ils répondent au vif besoin d’une information intellectuelle complète, variée, critique.

Il convient de saluer aussi le rôle de huguenotes dans la création de la presse féminine de langue française : Anne-Marguerite Dunoyer, réfugiée en Hollande, y dirige de 1711 à 1719 la Quintessence des nouvelles historiques, critiques, politiques, morales et galantes, heureux et audacieux mélange de nouvelles et de commérages. De 1761 à 1765, Mme de Beaumer revient de Hollande diriger à Paris le Journal des Dames, publication sérieuse et oppositionnelle, traitant de problèmes sociaux, prêchant le changement, et incitant ses lectrices à penser, à abandonner toute futilité et à cultiver leur esprit !

Ce sont des éditeurs réformés auxquels nos philosophes des Lumières confieront l’édition d’œuvres majeures au long du XVIII°s. : ainsi, entre autres, les Cramer à Genève (éditeurs de Voltaire), ou Marc-Michel Rey à Amsterdam (éditeur de Rousseau et du Baron d’Holbach).

Ces éditions hollandaises ou suisses constitueront par leur diffusion clandestine et massive un des vecteurs décisifs des écrits philosophiques soumis à la censure et interdits en France.

En outre, le rôle des huguenots dans la primauté de la langue et de la civilisation française dans l’Europe des Lumières ne saurait être négligé : savants, érudits, traducteurs, vulgarisateurs, précepteurs, ils contribuent à l’expansion de notre langue, à son rayonnement, à son « universalité » : « sans eux, la cour de Berlin n’aurait pas été française, Frédéric II n’aurait pas écrit en français… » ; et Belle de Charrière d’ajouter en 1784 : « à qui la France doit-elle cet agréable empire qu’elle exerce sur l’Angleterre, l’Allemagne, et la Hollande, si ce n’est à ses réfugiés répandus dans tous les milieux protestants ? Lirions-nous aujourd’hui Montesquieu, Voltaire, Buffon, si votre langue ne nous était pas familière, si votre pays n’était pas une seconde patrie pour la plupart d’entre nous, une patrie que se choisissent le goût et l’élégance ? »

 

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2- Deux frères ennemis : Jurieu et Bayle

Pierre Jurieu

Pierre JURIEU

Pierre JURIEU (1637-1713), professeur de philosophie et d’hébreu à l’Académie protestante de Sedan, attaquant vigoureusement la politique répressive du Roi et les prétentions de l’Eglise catholique avant même la Révocation, se réfugie à Rotterdam en 1681 et y poursuit son œuvre engagée de polémiste intransigeant et inspiré.

Dans ses Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone (1686-89), et dans Les soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté (1689), œuvres diffusées clandestinement en France, Jurieu, s’appuyant sur les théories des réformés Grotius et Locke, met en cause l’absolutisme et l’origine divine de la souveraineté; contestant l’Edit de Fontainebleau, il légitime la résistance armée, pousse à la guerre de l’Europe protestante contre Louis XIV, et affirme le droit des peuples à l’insurrection. Dans une perspective apocalyptique, persuadé de la prochaine conversion du Roi par grâce (!) et du triomphe de la vraie religion (c’est-à-dire son calvinisme orthodoxe !), il approuve le prophétisme des prédicants des Cévennes et se réjouit de la guerre des Camisards.

Refusant en matière politique et religieuse tout compromis, tout laxisme, toute tolérance, il met autant de zèle à critiquer dans ses ouvrages les philosophes et historiens catholiques (Bossuet, Maimbourg…) que les réformés suspects à ses yeux de modérantisme ou de dérive libérale. Ainsi son ami Bayle tombe-t-il à ses yeux sous ce double reproche, puisqu’il garde une fidélité soumise au Roi, et propage un scepticisme destructeur : Bayle, selon Jurieu, « défend le pour et le contre à dessein de faire voir qu’on peut douter de tout ».

Faisant même interdire Bayle d’enseignement, se montrant un inquisiteur dangereux, ne voyant que diabolisme dans l’esprit moderne, Jurieu s’oppose donc à la fois à l’arminianisme et au socinianisme des pasteurs Le Clerc et Saurin, base de la religion naturelle et libérale des Lumières, mais aussi au fidéisme de Bayle, prémisses des propositions de Rousseau et de Kant. Légitimant l’insurrection, il est toutefois un des précurseurs paradoxaux de l’esprit de 1789 !

 

Pierre Bayle

Pierre BAYLE

Pierre BAYLE (1647-1706), précepteur à Genève et à Caen, puis professeur de philosophie à l’Académie protestante de Sedan, se réfugie comme Jurieu en 1681 à Rotterdam. Il y bâtit une œuvre critique et philosophique considérable, de retentissement européen au XVIII°s., fournissant, au prix d’une incompréhension certaine de sa pensée, l’essentiel de ses arguments à la critique religieuse du Siècle des Lumières. Ainsi en 1758, on pouvait lire dans l’Année littéraire : « les ouvrages de Bayle sont l’arsenal où la licence va chercher des armes pour attaquer la religion ».

Si Voltaire a salué en Bayle « un des rares apôtres de la raison », « un des plus grands hommes que la France ait produits », évident précurseur des Lumières, s’il a vu en Bayle la figure emblématique du « juste » persécuté, poursuivi tant par le « fanatisme » de « Jurieu l’injurieux » que par « les ours en soutane noire », s’il a reconnu dans le Dictionnaire de Bayle « le premier où l’on puisse apprendre à penser », il est clair qu’il n’a pas compris la spécificité profondément calviniste de la pensée de Bayle, d’une déroutante modernité, préfigurant l’existentialisme chrétien d’un Kierkegaard…

Trois mouvements majeurs et dialectiques

1-l’exigence de la raison critique

Publié en 1696 et 1701, puis réédité tout au long du siècle, le Dictionnaire historique et critique de Bayle a pour but de dévaloriser les diverses orthodoxies affrontées prétendant confisquer le sens du christianisme. Faisant à coups de marteau rationnel une analyse critique des doctrines et des controverses, de l’Antiquité jusqu’à Descartes, il démontre implacable-ment et malicieusement l’incertitude des systèmes et la fragilité de leurs concepts.

Bayle se veut un professeur de doute et de scepticisme à l’égard de tous les dogmes, de tous les catéchismes, de toutes les orthodoxies : il dresse, avec une étourdissante érudition et une lucidité décapante, un réquisitoire accablant des erreurs, faussetés, illusions et crimes accumulés au long de l’Histoire sous couvert de religion…Il dénonce aussi allègrement l’idolâtrie romaine que les dévotions superstitieuses, le millénarisme anabaptiste que le prophétisme cévenol…

Pour lui, la désacralisation de tous les rites et systèmes théologiques ou philosophiques est une exigence d’honnêteté intellectuelle et morale.

Dans sa Lettre sur la comète, en 1682, Bayle avait déjà démontré que la superstition est le pire des maux, pire même que l’athéisme ! Car « Dieu est moins affecté de voir nier son existence que de se voir décrit comme un être immoral et monstrueux ».

Dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d’entrer », en 1687, il a aussi démontré que la conscience est libre, qu’on ne peut sans sacrilège tenter de la contraindre, que plusieurs confessions chrétiennes peuvent et doivent coexister sans trouble ni combat. Bayle affirme donc l’indépendance de la morale et de la religion, et prouve que bien des chrétiens orthodoxes vivent mal et se portent à toutes sortes de crimes, alors que nombre de libertins d’esprit vivent vertueusement.

Il montre que l’appartenance confessionnelle ou même la simple conviction sont le fruit de l’éducation et de la culture et qu’elles ne doivent pas séparer radicalement croyants ou incroyants, orthodoxes ou sectaires. Bayle, avec 2 siècles d’avance, prouve qu’indépendante de l’Etat, puisque celui-ci peut s’accommoder d’une pensée athée, l’adhésion à une Eglise se ramène à la pure sphère des intérêts privés.

2-la critique de la raison triomphante

« Chassez l’ignorance et la barbarie, vous faites tomber les superstitions, et la sotte crédulité du peuple si fructueuse à ses conducteurs…; mais en éclairant les hommes sur ces désordres, vous leur inspirez l’envie d’examiner tout : ils épluchent et ils subtilisent tant qu’ils ne trouvent rien qui contente leur misérable raison ! »

Et en effet , la raison nous démontre qu’il est impossible de rien affirmer, de rien savoir…

« Sur les matières les plus mystérieuses de l’Evangile, la raison nous met à bout. »

Bayle réfute donc ses amis pasteurs du Refuge, tels I.Jaquelot, J.Le Clerc, surnommés « les rationaux », qui considèrent que la raison est le souverain juge de la Parole de Dieu, qui écartent tous les dogmes qui choquent la raison, et proposent une religion libérale, dépouillée de toute absurdité, réconfortante pour l’esprit et pour le cœur…A juste titre, et la pensée religieuse la plus répandue parmi les Philosophes des Lumières et les théologiens protestants du XVIII°s.le confirme, Bayle pressent que ces positions mènent au déisme, au Grand Horloger, ou au Grand Architecte de l’Univers, en rien chrétiens… Fidèle à Calvin, Bayle critique le prétendu appui qu’apporterait la raison à la foi ; il pense qu’on affaiblit la religion en voulant la rationaliser, qu’on la vide ainsi de toute tension tragique et de toute assurance salvatrice.

3-le pari du fidéisme

Après avoir au nom de la raison sceptique démoli tous les dogmes et tous les clergés, après avoir fondé l’exigence de la liberté de conscience individuelle et de la tolérance, Bayle, en calviniste authentique, prône la vérité existentielle du christianisme : sa théorie de la relativité de l’évidence religieuse lui permet d’en mieux dégager l’authenticité humaine.

Il faut distinguer les croyances et les doctrines, toutes constructions de fortune et d’occasion, de la foi, relation personnelle à un Dieu personnel, fondée dans l’écoute de sa Parole et dans sa mise en œuvre (par l’amour du prochain, par la lutte contre les injustices, les servitudes, et tout ce qui diminue l’homme, et son éminente dignité).

Bayle voit l’absolu de la conscience morale dans la « bonne intention », et non dans la raison.

Il faut donc revenir à la foi seule, restaurer le doute et le tragique au cœur de l’expérience spirituelle. Certes, la Révélation est rationnellement indémontrable ! Mais une chose est de faire usage de notre raison, en en tirant toutes les conséquences contre nos propres tentations idolâtriques (voir la sacralisation du pouvoir, de l’argent, du plaisir…) et en menant sans trêve ni concession le combat de la raison ; et une autre chose est de répondre en confiance (c’est la foi) à l’appel aimant et libérateur d’un Dieu « sensible au cœur, non à la raison », comme le confessait déjà Pascal, dont Bayle apparaît l’héritier, avant que Rousseau ne s’écrie : « conscience, instinct divin ! ».

Le fidéisme de Bayle, incompris et méconnu par les Philosophes rationalistes et déistes du XVIII°s., n’est donc pas une capitulation de la raison, un abandon de poste, une faiblesse…Il est la lucide conséquence de son pessimisme anthropologique issu de la Réforme, constatant la misère de l’Homme sans Dieu, l’infirmité constitutive de sa raison, et concluant logiquement à la nécessité de la Grâce : sola fide, sola gratia !

Caustique certes, sceptique autant qu’on peut l’être, Bayle n’est pas le socinien que dénonçait son ex-ami Jurieu, il n’est pas le déiste que saluaient les Voltairiens, il est un calviniste sincère, préoccupé de fortifier sa foi, en la rendant à elle-même, dégagée de tout obscurantisme (et il y a encore et toujours à faire !) comme de tout rationalisme impudent (et l’on sait dans quelles impasses sinon dans quels crimes certains héritiers des Lumières se sont fourvoyés !).

 

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3- La force d’attraction des Lumières en milieu protestant

De quelques connivences entre la pensée des Réformés et l’esprit des Lumières

1- En matière politique :

- L'expérience traumatisante de minorité plus ou moins « tolérée » jusqu’en 1685, puis contrainte à la conversion, à la clandestinité du Désert, ou à l’exil du Refuge, a suscité chez nombre de protestants français, dans l’ensemble pourtant fidèles au Roi, une opposition radicale à l’égard de l’absolutisme, le rejet de toute forme de censure et de discrimination. Jurieu légitime même le droit à l’insurrection…et encourage la Guerre des Camisards.

Les Assemblées du Désert seront réprimées comme actes de rébellion envers l’autorité royale.

Les Philosophes contesteront de même la monarchie absolue et toute forme d’arbitraire.

- Contre les prétentions du pouvoir politique à imposer par la force l’unité religieuse, à user de contrainte en matière spirituelle au nom d’une religion d’Etat, les réformés français revendiquent la reconnaissance de la diversité des cultes dans l’égalité des droits, et la liberté absolue de conscience.

Dès le milieu du XVIII°s., l’intolérance est ouvertement critiquée; le mouvement des idées nouvelles dénie à l’Eglise catholique le droit d’imposer ses croyances par la force, on dénonce comme crimes du « fanatisme » tout ce qui, dans le présent ou le passé, a persécuté des hommes sous prétexte de sauver des âmes…La monarchie relâche alors, sous pression de l’opinion unanime à considérer la liberté de croyance comme imprescriptible, l’application de ses propres lois et ordonnances.

2- En matière religieuse :

- En 2 siècles de controverses avec le catholicisme, les penseurs réformés ont multiplié les critiques à l’égard des prétentions de l’Eglise de Rome à détenir la vérité dans ses dogmes, et le salut dans sa pratique. La critique et la satire anticléricale sont bien dans la veine originelle de la Réforme. Nombre de ses cibles sont reprises par l’ironie voltairienne notamment.

- Le développement prudent d’une lecture historico-critique des Ecritures (promue en milieu réformé par Louis Cappel, mais aussi en milieu catholique par Richard Simon, ou Dom Calmet…) permet de souligner certaines incohérences ou hétérogénéités textuelles, et ouvre la voie à la remise en cause de son statut de texte « révélé ».

De même, la génération des Encyclopédistes fait le procès, au tribunal de la raison, de tous les dogmes de l’Eglise, de ses rites, de son histoire, de ses livres sacrés, dont elle illustre à loisir la fausseté, l’absurdité, ou la férocité…A partir de 1760, se répand dans la partie « éclairée » de la nation sinon l’incrédulité, du moins l’indifférence en matière de religion.

- Bayle comme Voltaire, l’élite bourgeoise et cultivée des Réformés comme les tenants de la Philosophie des Lumières, ont une vive méfiance envers « l’enthousiasme », germe de « fanatisme », signe d’une pensée magique : ainsi méprisent-ils hautement les manifestations du prophétisme protestant à la fin du XVII°s. et au temps de la Guerre des Camisards en Cévennes, comme les « convulsionnaires » jansénistes de Saint-Médard à Paris.

3- En matière philosophique :

- Bénéficiant d’une politique tolérante et libérale dans certains pays du Refuge (Hollande, Suisse), quelques théologiens, dans la veine de réformateurs radicaux du XVI°s., prétendent nier la divinité du Christ, et prônent une religion raisonnable, naturelle, explicitement déiste. Ces « rationaux », comme on les appelle, suscitant l’hostilité des « religionnaires » fidèles à l’orthodoxie calviniste, sont taxés de « sociniens, unitaires », et passent pour de dangereux sceptiques, autant dire athées ! Pour les Sociniens, on ne doit en effet croire que ce qu’on trouve expliqué clairement dans l’Ecriture, des vérités simples, universelles, conformes aux préceptes de la raison. Rien d’autre, rien de plus ; ni Tradition, ni Eglise. Jean Le Clerc affirme qu’il vaut mieux une nation où il y ait beaucoup de lumières, et quelques athées, qu’une nation ignorante qui ne douterait jamais des sentiments reçus (et produirait barbarie et vices). Isaac de Beausobre, pasteur à Berlin, soutient que « toute vérité demande l’assentiment formel de la raison ».

Aux religions révélées, le XVIII°s. va opposer de plus en plus hardiment la religion naturelle et un déisme dont Voltaire s’est voulu le propagandiste convaincu.

- Le Dictionnaire de Bayle est lu tout au long du XVIII°s. comme un précieux message et une méthode exemplaire de scepticisme philosophique. Il est à remarquer que c’est de milieux réformés que sont issus les 2 grands penseurs du scepticisme au XVIII°s., l’écossais David HUME , s’interrogeant sur la possibilité de démontrer la vérité de nos croyances tant sur le monde externe que sur l’âme ou Dieu ; et le prussien Emmanuel KANT, qui rejette la possibilité de connaître les choses en soi, ou de parvenir à la connaissance métaphysique, et bâtit une œuvre majeure, « révolution copernicienne » de la pensée des Temps modernes, en séparant radicalement la raison et la foi.

- Chez certains théologiens protestants (notamment Wollaston), comme parmi les gens de lettres et les Philosophes, il se répand le goût et la recherche d’une morale laïque, une morale qui trouve son principe non dans le renoncement et quelque ascétisme, mais dans la recherche de plaisirs légitimes et délicats, l’organisation sage, et généreuse du bonheur personnel.

La force d’attraction des Lumières

Dans leurs Mémoires des Réfugiés, les pasteurs calvinistes Erman et Reclam (de l’Eglise française de Berlin) écrivent en 1782 : « pour établir les fondements de la foi chrétienne, il fallut discuter, examiner, raisonner. Le goût des recherches, l’esprit philosophique et un savoir profond font donc le caractère des premiers Réformateurs; tout en allant à leur but, ils aidèrent au progrès des lumières et au développement de l’esprit humain ».

Pour les historiens du XIX°s., cette continuité et cette alliance même risquée entre Réforme et Lumières allaient aussi de soi; à considérer l’empreinte de la Philosophie des Lumières en milieu protestant au XVIII°s., il est clair qu’il y eut forte imprégnation, et influence mutuelle.

C’est le cas en Suisse romande où la rigueur dogmatique du calvinisme s’atténue progressivement au profit d’une théologie plus libérale, plus tournée vers les problèmes de morale. La théologie de Turretin et de ses disciples se veut éclairée et tolérante, peu exigeante sur les articles du dogme, ouverte au libre examen. Le rapprochement avec la Philosophie des Lumières et sa primauté accordée à l’éthique ira si loin que D’Alembert s’y trompera, et voudra reconnaître dans ces pasteurs genevois des alliés camouflés, sociniens et presque déistes. Cet article Genève de l’Encyclopédie soulèvera en 1758 le tollé du corps pastoral orthodoxe, majoritaire par rapport aux libéraux que saluait D’Alembert, poussé par Voltaire.

Le pasteur Jacob Vernes (1728-1791) louvoie quant à lui entre les idées de Rousseau et celles de Voltaire : il humanise Jésus-Christ et ramène sa religion à un déisme rationnel, avant de revenir à une foi plus orthodoxe face au matérialisme radical du Baron D’Holbach. Cependant son Catéchisme destiné particulièrement à l’usage des jeunes gens qui s’instruisent pour participer à la Sainte Cène, édité en 1774, et concurrençant le catéchisme de J.F.Ostervald, est un manuel rationaliste d’où sont exclues à peu près toutes les grandes vérités chrétiennes, tout ce qui est incompréhensible par la seule raison.

Son quasi-homonyme le pasteur Jacob Vernet (1698-1789) est en relation avec Voltaire, à qui il écrit en 1755 : « vous savez qu’il faut aux hommes une religion aussi bien qu’un gouvernement, et vous voyez que la nôtre est, par la grâce de Dieu, si simple, si sage, si douce, si épurée qu’un philosophe ne saurait en demander une plus raisonnable, ni un politique une plus convenable au bien public…».

Firmin Abauzit (1679-1767), fixé à Genève après la Révocation, grand érudit, directeur de la Bibliothèque de Genève, ramène la religion à « l’étude et à la pratique de nos devoirs ». Il communique à Voltaire la substance de quelques-uns des articles les plus explosifs du Dictionnaire philosophique (comme Apocalypse)!

 

Christian Wolff

Ce rationalisme et ce moralisme sont aussi les bases de l’enseignement dispensé au Séminaire de Lausanne, organisé par Antoine COURT en 1726 pour former les pasteurs du Désert français : une part très forte y est faite à la théologie naturelle, au libre-arbitre ; le concept calvinien de l’homme esclave du péché est nié ; la nécessité d’une conversion spirituelle est minorée, et l’on préfère mettre en valeur des thèmes d’une morale convenue : généralités sur la sagesse, l’humilité, la vaine gloire, le contentement d’esprit, la charité…, dans la veine de la vertu de Bienfaisance promue par les Lumières.

Antoine Polier de Bottens, qui dirige le Séminaire de Lausanne de 1754 à 1783, est un voltairien. Court de Gébelin, qui y professe de 1754 à 1763, accorde une importance peu calviniste à la morale, aux œuvres et à la Raison ; il décrit le protestantisme comme « une religion qui n’admet rien que l’on ne puisse comprendre et que l’on ne puisse démontrer ». De 1763 à sa mort, il est pourtant à Paris le représentant accrédité et dévoué des Eglises réformées de France, tout en étant étroitement lié aux Philosophes, et en étant officier de la loge maçonnique la plus rationaliste du Grand Orient de France, les « Neuf Sœurs », où il parraine l’initiation de Voltaire en 1778, peu de semaines avant la mort de l’illustrissime vieillard !

Isaac de Beausobre

C’est encore le cas en Prusse, à Berlin, où la Société des Aléthophiles (=amis de la vérité), destinée à répandre le rationalisme chrétien du philosophe Wolff, compte nombre de pasteurs huguenots : Des Champs (traducteur de Wolff en français), Pérard, Formey (qui collaborera à l’Encyclopédie), et Isaac de Beausobre (1659-1738), chapelain du Roi de Prusse après I .Jaquelot, et dont la pensée exerça une influence notable en France.

Assurément, à partir de 176O, la génération des pasteurs en activité, et sans doute leurs fidèles de la bourgeoisie éclairée, sont marqués par la pensée des Lumières, et, aux antipodes de la doctrine calviniste, ils croient sincèrement pouvoir concilier une bonne philosophie et la religion, définie en termes purement humanistes. L’ambition des grands bourgeois réformés, à Paris comme à Genève, est alors de s’occuper de leurs intérêts et d’une vie mondaine unissant agréablement les commodités de la richesse à d’honorables « vertus »…

En cela, ils ne diffèrent guère de leur milieu socio-professionnel, puisqu’en France très catholique progresse alors en milieu mondain et « éclairé » un scepticisme de bon ton. Lamothe-Langon dit même que « l’athéisme était alors universellement répandu dans ce qu’on appelait la haute société : croire en Dieu devenait un ridicule dont on avait soin de se garder ». Après 1765, le Séminaire parisien de Saint-Sulpice est lui aussi ouvert à la « Philosophie » : « on y lit l’insidieuse confession du Vicaire savoyard, les fausses pensées philosophiques de Diderot ». Au Séminaire de Toul, François de Neufchâteau se voit accuser d’avoir établi « une société de déistes, une académie de pourceaux d’Epicure, sous le nom de Société de Thélème »…

L’insuffisance de la formation théologique, résultat presque fatal d’un siècle de persécutions et de discriminations, la réduction de la pratique réformée à la clandestinité du Désert et une attraction « sympathique » envers les idées des Lumières ont appauvri considérablement la théologie réformée en France, comme la vie spirituelle des bourgeois protestants apparemment les mieux armés intellectuellement pour réagir, mais cédant au rationalisme et au moralisme ambiant…

 

 

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