Lecture de Imre Kertész "Etre sans destin"
e prix
Nobel de littérature a récompensé cette année
Imre Kertész pour "Etre sans destin". Ce roman est inspiré
de sa propre expérience, celle de Gyorgy Koves, un garçon
juif de 15 ans arrêté à Budapest, découvrant
Auschwitz et Buchenwald, puis tentant de penser et de dire ce qu'il a
vécu.
Écrire un livre sur les camps d'extermination me semble être
d'une extraordinaire difficulté. C'est d'abord, sans doute, quelque
chose de terrible pour celui qui l'a vécu de devoir le revivre
pour en rendre compte, cela mérite que l'on lise et conserve chacun
de ces témoignages. Tout écrivain ou cinéaste qui
aborde ce sujet prend un risque considérable. Comme les théories
scientifiques montrent leur véritable valeur quand elles sont confrontées
aux limites, bien des systèmes philosophiques ou théologiques
volent en éclats quand ils y sont confrontés à l'événement
extrême, ultime qu'est Auschwitz. À l'inverse, il y a des
témoignages de déportés qui offrent quelque chose
d'une importance extraordinaire pour toute vie, même pour un homme
ou une femme qui n'a pas à vivre ce genre de choses, heureusement.
L'apport de Kertész me semble majeur dans ce domaine. Le point
de vue qu'il nous propose est celui d'un adolescent de 15 ans au regard
un peu naïf et superficiel. Il a soif de bien faire, il observe,
il cherche à comprendre, et il arrive souvent à trouver
que ce qui arrive est cohérent, "naturel compte tenu des circonstances".
Le style rappelle un peu ces films qui sont tournés caméra
à l'épaule, donnant au spectateur l'impression de vivre
lui-mêmes les événements racontés, sans l'artifice
et le recul que donne une mise en scène plus élaborée.
Le regard que nous propose Kertész est vraiment déroutant
pour nous, parce que nous regardons ces événements avec
la distance que nous donne le temps, l'analyse et la pensée. Alors
que Gyorgy ne perdra vraiment sa naïveté et son sens de l'humour
qu'à son retour à Budapest.
Ce que nous apprend ainsi Kertész est passionnant car nous-mêmes
n'avons évidemment pas non plus de recul par rapport à ce
que nous vivons. Et comme le jeune Gyorgy, nous avons bien souvent l'impression
de vivre sans avoir de prises sur les événements. Y aurait-il
alors un destin ? Est-ce que des "instances supérieures"
comme Dieu, ou le hasard décident quelque part où nous serons
conduits ? C'est un des thèmes majeurs de ce livre, comme l'indique
le titre "Sorstalansag", "Etre sans destin". Gyorgy
subit des événements qui le dépassent infiniment,
il est ballotté comme au gré du hasard des situations et
de la folie de l'humanité, et pourtant on a souvent le sentiment
qu'il garde une liberté, apparemment infime, dans la façon
dont il s'adapte et interprète les événements.
Avec un immense étonnement et avec honte, nous découvrons
plusieurs fois, au détour d'une phrase, l'envie de vivre de Gyorgy,
et qu'il a parfois quelque chose comme du bonheur dans ce camp de concentration.
Ce serait obscène si ce n'était écrit par un témoin
qui l'a probablement vécu lui-même, et Imre Kertész
ne justifie absolument pas les camps. Au contraire, c'est ainsi que la
fatalité est niée, par ce libre surgissement du bonheur
dans des circonstances où il n'y a rien de moins "naturel".
Kertész témoigne de quelque chose qui touche le cur
même de la beauté de l'existence humaine, affirmant la possibilité
du bonheur et de la soif de vivre, ne serait-ce que grâce à
un trognon de pomme, par la présence d'un ami à ses côtés,
la douceur d'une belle soirée, ou en considérant qu'un policier
tenant une matraque semble manipuler un rouleau à pâtisserie.
Il y a quelque chose dans ce témoignage de Kertész qui rejoint
celui de David disant "Oui, le bonheur et la grâce m'accompagnent
tous les jours de ma vie" (Psaume XXIII)
Pasteur Marc Pernot
pour la Revue Juive de Lorraine
haut

|

|
|