Un bref constat sociologique, en prélude à ce qui va être dit...
Il y a peu
encore, à l’échelle de notre histoire, l’ensemble du corps social
était, peu ou prou, membre de fait de l’Eglise. Les « libres-penseurs »
étaient l’exception qui confirme la règle. L’Eglise n’était
pas en situation d’évangélisation, mais d’administration de la
chrétienté, en charge notamment de l’éducation et de la charité.
Elle encadrait en outre la formation des élites et la moralité publique.
Dans un tel contexte, ce que je vais distinguer comme « l’entraide »
et « la charité » se confondaient, de même que se confondaient fidèles
et citoyens.
De cette époque,
de ce XIXe siècle, nous avons conservé l’idée d’une Eglise-administration,
d’une Eglise qui n’a pas besoin d’évangéliser, puisque tout
le monde est chrétien, mais qui a principalement en charge les fonctions
éducative, sanitaire et charitable. Mais ce positionnement est obsolète.
Aujourd’hui,
la norme est d’être athée. Ce sont les chrétiens pratiquants qui
font exception. Et la société a pris en charge les fonctions éducative
et sanitaire (Les protestants français ont largement assimilé cette
laïcisation, pas encore l’Eglise romaine de France). La conscience
citoyenne, par ailleurs, a intégré l’impératif charitable, l’entraide
humaine, à travers un grand nombre d’associations laïques.
Nous avons
retrouvé un contexte comparable à celui de Paul : des Eglises minoritaires,
dans une société redevenue pour elle le monde extérieur.
Les Eglises
sont donc appelées à se recentrer sur leur mission d’annonce (prédication)
de l’Evangile*, afin que la valeur « charité » (social) intégrée
par le fonctionnent social ne se dissipe pas, mais progresse encore,
par l’Evangile qu’il appartient à l’Eglise d’insuffler à la
société.
La réflexion
ici menée se veut participante de la réforme entreprise par nos Eglises,
relativement à l’évolution de notre contexte social.
* Synode National
2006 de l’ERF Paris
J’entends
par « diaconie » : action secourable concrète, effectuée par des membres
de l’Eglise, en tant qu’acte d’Eglise1.
Le « diaconat » qualifie le groupe de membres d’Eglise(s)2
engagés dans cette action.
Quelle est
la fonction de la diaconie au sein de l’Eglise ? Qu’est-ce
que le ministère diaconal pour le ministère ecclésial ?
En est-il un
outil ?.. C’est-à-dire : est-il strictement au service de la fonction
principale de l’Eglise ?
En est-il la
finalité ?.. C’est-à-dire : l’Eglise tend-elle nécessairement vers
la diaconie ?
En est-il la
justification ?.. C’est-à-dire : l’efficacité diaconale légitime-t-elle
le ministère ecclésial ?
En ces années
où l’Eglise réformée de France, parmi d’autres, entreprend un
recentrage sur sa mission d’évangélisation3, il est pertinent
de remettre en question la nature et le positionnement de la diaconie,
dans le cadre du ministère de l’Eglise, selon cette priorité ré-exprimée.
Je le ferai,
dans un esprit pratique, à partir de la Bible.
1) La diaconie
comme fonction de l’Eglise : signification
Quelle est
la fonction de l’Eglise ?
Plus encore
que sa fonction, l’essence même de l’Eglise est la proclamation
de l’Evangile4.
L’Eglise
est l’annonce de l’Evangile, comme Parole. L’Eglise diffuse
la Parole de Dieu, et la Parole de Dieu engendre en celui qui la reçoit
la volonté et la capacité personnelles de s’engager en faveur de
la vie du monde, et de la condition humaine en particulier5.
C’est en cela qu’on la qualifie de parole performatrice.
Ainsi, l’œuvre
source de toutes les bonnes œuvres, c’est la proclamation de l’Evangile.
Cependant,
l’oeuvre engendrée par la Parole n’est pas une « parole en acte »,
et ne doit pas être qualifiée comme telle, afin d’éviter toute confusion.
La Parole est parole, mission propre de l’Eglise, et elle engendre
des actes, qui sont des actes, mission propre des hommes6.
L’œuvre juste accomplie en aval de la foi, de l’écoute de l’Evangile,
n’est pas œuvre de l’Eglise, n’est pas « diaconie » ; elle est
l’œuvre sociale d’un individu libéré par l’Evangile au service
de la vie, l’œuvre d’un individu social responsable.
La mission
de l’Eglise n’est donc pas, face à l’injustice, l’intervention
concrète directe. L’Eglise n’est pas le soin palliatif de la condition
humaine. Bien plus que cela, l’Evangile qu’elle diffuse en est l’absolue
guérison, le salut de celui qui le reçoit, quelle que soit sa condition :
« Toi qui te repens devant Dieu, ton péché est pardonné par Jésus-Christ,
et ce pardon de Dieu a vaincu ta mort ; ta foi t’a sauvé. »
C’est pourquoi
l’Eglise s’emploie à diffuser la Parole de Dieu, la Bonne nouvelle
de Jésus-Christ. Elle croit que c’est la parole de Dieu, et elle
seule, qui donne aux hommes capacité et volonté d’agir en faveur
de la vie ; qui donne aux hommes « le pouvoir de devenir enfants de Dieu »7.
C’est pourquoi l’Eglise n’appelle pas – ou ne devrait pas appeler
– les hommes à être bienfaisants, mais à écouter l’Evangile.
Par conséquent :
Dire que
la diaconie est une fonction de l’Eglise signifie qu’elle est au
service de la proclamation de l’Evangile, qui est la mission unique
et totale de l’Eglise.
La diaconie
n’a pas pour fonction le service direct du mieux-être de la condition
humaine (elle n’est pas « Parole en acte »), mais le service du fonctionnement
de l’annonce de l’Evangile.
Il n’y a
pas, dans l’Eglise, deux départements distincts correspondant à
deux annonces distinctes de l’Evangile : l’une par la Parole : la
chaire ; l’autre par les actes : la diaconie. La diaconie est au service
de la chaire.
Ceci donne
a priori à regretter la séparation imposée par la loi de 1905,
entre associations cultuelles et associations diaconales ; mais je dis
bien a priori, car dans le cadre de cette définition
fondamentale de la diaconie, il convient de préciser les formes pratiques
qu'elle peut revêtir, ce qui sera l’objet de ma deuxième partie.
Le ministère
diaconal ne constitue ni la finalité ni la justification du ministère
de l’Eglise, mais il est un outil, un organe de l’annonce de la
Parole de Dieu, qui constitue l’entier ministère de l’Eglise.
Cette définition
correspond à l’institution du ministère diaconal dans l’Eglise,
exposée en Actes 6, 1-6.
2) La double
nature de la diaconie
Comment
opère le service diaconal ?
De deux façons,
qu’il convient de distinguer, précisément et strictement : « l’entraide »
et « la charité » 8.
Je fonde cette
distinction sur cette exhortation de Paul, adressée à l’Eglise de
Galatie (Ga 6, 10) : « Pendant que nous en avons l’occasion, pratiquons
le bien envers tous, et surtout envers les frères dans la foi. »
La difficulté
souvent éprouvée, aujourd’hui, par les « diaconats », à se situer
dans le ministère ecclésial - et de même et de ce fait envers la
société - provient à mon avis de l’oubli ou de l’inconscience
de cette distinction, dont je vais maintenant préciser la nature.
Paul demande à l’Eglise de
« pratiquer le bien envers tous ». Mais parmi ce
« tous », il distingue « les
frères dans la foi », autrement dit les membres de
l’Eglise. Et ceux-ci doivent être l’objet d’une
priorité en matière de « mise en pratique du
bien » par l’Eglise, c’est-à-dire
d’action solidaire. L’Eglise doit être solidaire,
secourable, envers elle-même premièrement. Elle doit
matériellement s’occuper d’abord
d’elle-même.
Cette « mise
en pratique du bien envers les frères dans la foi », c’est « l’entraide »,
au sens tout simplement exact de ce terme.
Voilà
qui heurtera, sinon scandalisera peut-être notre bonne volonté, notre
désir de faire le bien… C’est l’effet caractéristique d’une
Parole d’Evangile. Parce que l’Evangile révèle en permanence que
le bien n’est pas notre œuvre, mais celle de la Parole de Dieu.
Comprenons.
L’Eglise
est la diffusion au monde de l’Evangile. L’entraide participe de
l’intendance indispensable à cette entreprise, selon que toute entreprise
nécessite une intendance. Les premiers apôtres instituent la diaconie
en raison du besoin d’un « service de table », afin qu’eux-mêmes
puissent se consacrer au service de la Parole. La diaconie comme entraide
participe de l’intendance de l’évangélisation.
La priorité
de « pratiquer le bien envers les frères dans la foi » participe de
cette priorité pour l’Eglise, que l’Evangile soit entendu par le
monde.
L’entraide
est la solidarité entre les témoins de Jésus-Christ : elle est la
« sécurité sociale » de l’Eglise9. Lorsqu’un de ses
membres est éprouvé, de quelque façon que ce soit, l’Eglise lui
doit le secours, aussi longtemps qu’il sera nécessaire.
Cette définition
fonctionnelle de l’entraide n’exclut en rien qu’elle soit premièrement
motivée par l’amour, puisque l’annonce de l’Evangile elle-même,
qui nécessite l’entraide, est l’œuvre de l’amour... l’amour
de Dieu !
La diaconie
est donc, premièrement, entraide. Et la diaconie comme entraide est
indispensable au témoignage de l’Eglise.
Nos diaconats, et les fidèles
eux-mêmes, sont souvent trop soucieux des bonnes œuvres
qu’ils pourraient accomplir envers le monde (en oubliant parfois
que la première d’entre elles, et la source de toutes les
autres, c’est de faire entendre l’Evangile), et pas assez
du soutien que nous devons nous apporter entre
« frères dans la foi »,
c’est-à-dire frères dans la diffusion de
l’Evangile : connaître et visiter les sœurs et
frères éprouvés (malades, âgés,
endeuillés, blessés, épuisés…) et
les soutenir concrètement autant que nécessaire.
Or, une Eglise
qui ne se soucie pas premièrement de sa solidarité interne ne peut
pas durablement fonctionner, c’est-à-dire diffuser la Parole de Dieu,
et sera donc dans l’incapacité de susciter, du fait de cette Parole,
la moindre véritable bonne oeuvre dans le monde. Une Eglise privée
d’entraide se sclérosera et, à terme, se désagrègera. La plainte,
souvent entendue dans nos Eglises, d’un manque de visites10,
y révèle le manque d’un service organisé d’entraide. Il est indispensable
que chaque Eglise locale s’équipe d’un tel service, dévoué et
limité au « service de tables » et au « bien envers les frères dans
la foi », vigilant au discernement du soutien fraternel et matériel
dont peut avoir besoin tel membre de l’Eglise, à tel moment.
L’« entraide »
constitue la diaconie à proprement parler.
L’entraide
est la diaconie structurelle de l’Eglise, un service indispensable
à l’exercice de sa fonction, l’annonce de l’Evangile.
Il est regrettable
que cette « diaconie structurelle » doive, en France, se distinguer
statutairement de l’Eglise. Mais seule une « association 1901 » peut
faire un don financier à un particulier. C’est donc une nécessité
contrainte, qui implique pour l’association diaconale qui se veut
telle qu’elle se soumette, d’elle-même, à l’autorité du Conseil
presbytéral.
Une Eglise
privée d’entraide équivaut à une société privée de services
sociaux. Elle ne peut pas travailler, en donc pas exister. S’il n’est
pas concrètement solidaire11, le lien fraternel est inopérant,
c’est-à-dire inexistant. S’il n’y pas d’entraide, il n’y
a pas d’annonce de l’Evangile possible, ce qui signifie pas d’Eglise
possible.
Et s’il n’y
a pas d’annonce de l’Evangile, il n’y a pas de charité possible.
Nous voici donc conduits à la « seconde nature » de la diaconie :
22)
La diaconie comme « charité »
La diaconie prophétique
Il s’agit,
selon les termes de Paul, du « bien envers tous ».
Le fondement
de la diaconie comme « charité » réside dans cette parole : « Aime
ton prochain comme toi-même. »
Selon l’ordre
d’énonciation du double commandement évangélique, aimer son prochain
comme soi-même n’est possible qu’en « aimant Dieu de tout son cœur,
toute son âme… » En aimant Dieu c'est-à-dire en écoutant Dieu,
pour agir par sa parole.
« Aime ton
prochain comme toi-même » n’exige pas de ma part d’aimer tout le
monde comme Dieu m’aime, ce qui m’est impossible. « Aimer mon prochain
comme moi-même » consiste, fondamentalement, à considérer que
Dieu aime n’importe qui autant que moi-même et que, pour cela,
Jésus-Christ est venu pour n’importe qui autant que pour moi. En
cela, mon prochain est vraiment mon semblable. « Aimer son prochain
comme soi-même », c’est donc, fondamentalement, annoncer au monde
la venue de Jésus-Christ, ne pas garder l’Evangile pour soi. « Aime
ton prochain comme toi-même » signifie : ta foi n’est pas un privilège,
mais une mission - une mission dont ton salut, cependant, ne dépend
pas. Autrement dit, « aimer son prochain comme soi-même », c’est
fondamentalement avoir part à la mission de l’Eglise, à la mission
qui est l’Eglise : la proclamation au monde de l’Evangile.
L’annonce
au monde de l’Evangile (« Vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités
de la Terre ») est donc, en soi, un principe éthique fondamental, principe
universel d’équivalence.
L’Eglise
doit l’Evangile au monde ; c’est là le fondement de la « diaconie
charitable » : l’annonce de l’Evangile est, en soi, « l’entraide »
universelle.
Marc (2,1-4)
rapporte le récit d’un paralytique porté jusqu’à Jésus par quatre
hommes, lesquels ne ménagent aucun effort pour arriver jusqu’à lui,
allant jusqu’à ouvrir le toit de la maison dans laquelle il se trouve.
Ces quatre hommes sont la parabole même de la diaconie comme charité12:
en tant que la diaconie participe de l’annonce de l’Evangile, la
fonction de la diaconie charitable est d’amener l’homme souffrant
à Jésus-Christ.
Une fonction
de la Parole de Dieu
La diaconie
comme entraide est un organe de l’annonce de l’Evangile ; la diaconie
comme charité est une fonction de l’annonce de l’Evangile.
Parce que l’annonce
de l’Evangile (autrement dit « l’Eglise ») est mission de Parole,
la diaconie charitable est avant tout Parole ; elle est une fonction
de la Parole de Dieu, une fonction inhérente à la Parole de Dieu,
autrement dit : une fonction prophétique. Cette fonction est d’ordre
protestataire, dans le domaine de la justice sociale : elle est l’interpellation
en faveur du partage des forces et des biens de ce monde, au service
de la dignité et du mieux-être de tous.
La diaconie
charitable est une exhortation à l’obéissance de la foi : « Vous
qui êtes sauvés, par le don et le pardon de Dieu, vos forces et vos
bien ne vous seront d’aucune utilité pour votre salut ; vous avez
donc la liberté de les partager pour le mieux-être de vos semblables…
Le faites-vous ? ».
Cette fonction
de protestation sociale est constitutive du ministère de la Parole
de Dieu ; elle était une constante du ministère prophétique dans
l’Israël du temps de la loi, avant Jésus-Christ.
La fonction
charitable de la Parole de Dieu consiste à discerner et désigner les
domaines présents d’injustice, puis à interpeller les chrétiens
d’abord, et à travers eux la société à laquelle ils participent,
afin que ces injustices soient traitées et « réparées », non pas,
à terme, par l’Eglise elle-même, mais par la ou les sociétés concernées.
La diaconie charitable est action de désignation et d’interpellation.
Cette « action » est une Parole qui appelle à l’action.
Une situation
d’injustice est une situation de dépendance aux puissances de ce
monde : l’arbitraire naturel et la « loi de la nature », ou « loi
du plus fort ». Elle peut être générale, collective ou individuellement
subie.
Cette Parole
pour l’action sera intégrée à la prédication de l’Evangile.
Elle ne nécessitera donc en rien la constitution d’une « association
diaconale » affiliée à l’Eglise.
Jésus-Christ
institue lui-même cette responsabilité de l’Eglise en matière d’interpellation
éthique. Après avoir insufflé l’Esprit-Saint – c’est-à-dire
la capacité de témoigner la Parole de Dieu – à ses apôtres,
il leur dit : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, il leur seront
pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »
(Jn 20, 23 ; le même envoi est exprimé, en d’autres termes, en Mt
16, 19 et 18,18). L’Eglise a mission d’exhorter qui se livrent à
la loi du plus fort, au mépris du plus faible, non pas à se conformer
à quelque modèle éthique dont l’Eglise détiendrait la norme, mais
à se repentir et se mettre, avec elle, à l’écoute de la Parole
de Dieu.
La diaconie
charitable étant une fonction de la Parole de Dieu, son efficacité
dépendra de la vigueur de la proclamation par l’Eglise de la Parole
de Dieu. La diaconie charitable est, en terme de possibilité, subordonnée
à la prédication de l’Evangile, de même que la table de communion
est subordonnée à la chaire.
De la « charité »
au « social »
On ne parle
plus aujourd’hui d’action charitable, mais de « domaine social ».
La « charité » est devenue le « social ». Je parlerai dans la suite
de « diaconie sociale »
On parle également
de « caritatif », pour qualifier des actions associatives non religieuses
envers des situations d’urgence humanitaire.
Cette évolution
d’appellation exprime en soi que l’action concrète en faveur de
la justice échoit en finalité aux sociétés humaines, et non pas
à l’Eglise en particulier.
La fonction
sociale de la diaconie, comme fonction prophétique, tend à ce que
les valeurs de Dieu s’incarnent comme valeurs sociales.
L’Eglise
n’a pas pour mission de « faire la charité », c’est-à-dire
de prendre directement en charge la résolution concrète des situations
d’injustices sociales. L’Eglise n’est pas le « ministère de la
solidarité » de la société. Par l’Evangile qu’elle annonce, l’Eglise
discerne et désigne les gisements d’injustice, et suscite, dans la
société à laquelle elle adresse son témoignage, les volontés et
les compétences qui seront appelées à traiter et résoudre ces situations
d’injustice. La Parole de Dieu indique le chemin du progrès social,
de la libération, mais ce sont les hommes, les sociétés humaines,
qui parcourent ce chemin.
L’Eglise
n’a pas, en effet, la vocation de devenir elle-même la société
juste, sans quoi elle consisterait en l’installation d’une théocratie,
où Dieu ferait le bien de l’humanité, une humanité prise en charge,
mais déresponsabilisée, c’est-à-dire asservie.
L’Eglise
est mission d’annonce de l’Evangile qui, seul, engendre en l’homme
la volonté et la capacité de la société juste, parce que l’Evangile
libère l’homme du souci de lui-même. Ce faisant, la Parole de Dieu
forme des hommes solidaires, responsables et fidèles, assumant eux-mêmes
et ensemble la mission de justice sociale.
L’œuvre
diaconale : œuvre d’amorçage social
La désignation
prophétique d’un lieu d’injustice, d’un enjeu de progrès, pourra
cependant amener l’Eglise à engager elle-même une œuvre prophétique,
en vue d’amorcer la prise en charge sociale de l’enjeu en question.
L’Eglise
assumera une telle oeuvre jusqu’à ce que l’enjeu en question intègre
la conscience sociale, jusqu’à ce que la société concernée prenne
en charge le traitement de cet enjeu comme une composante normale de
son fonctionnement. En d’autres termes, jusqu’à ce que cet enjeu
social soit devenu un progrès social.
Une telle œuvre
d’amorçage social
participe de la fonction prophétique, de la fonction
d’interpellation, en laquelle consiste la diaconie charitable.
Elle consiste à dire : « Voilà ce
qu’il faudrait faire ; le ferez-vous ? »
L’Eglise
fera ce que la société ne fait pas encore, ou fait insuffisamment,
afin qu’elle le fasse, pleinement.
L’Eglise
veillera, par conséquent, à se désengager concrètement de toute
action sociale qui aura évolué du stade de l’enjeu au stade du progrès,
de tout enjeu social qui aura été pris en charge par le fonctionnement
social. Car l’Eglise n’a pas pour vocation d’administrer la société,
ni de gouverner le monde, mais d’y témoigner l’Evangile qui envoie
les hommes au service les uns des autres.
La loi de 1905
rend nécessaire la constitution d’une association « 1901 »
pour mener à bien de telles oeuvres de diaconie sociale. Autant cette
dissociation institutionnelle est regrettable en ce qui concerne l’entraide,
qui est un organe de l’Eglise, autant elle est pertinente en matière
d’œuvre diaconale.
En effet, la
création d’une association, en vue d’une oeuvre sociale prophétique,
favorisera le transfert de cette œuvre de la sphère religieuse à
la sphère publique, jusqu’à son intégration dans la normalité
sociale, et donc hors de toute responsabilité pratique de l’Eglise.
Toute œuvre
diaconale - d’amorçage social - qui se sécularise atteste l’efficacité
de l’Evangile.
L’Eglise
doit lâcher prise sur les domaines sociaux pris en main par l’action
publique, et veiller à le faire avant que la société ne le lui demande.
Elle doit interroger pour cela, régulièrement, la pertinence de ses
œuvres en tant qu’œuvre d’Eglise : assument-elles toujours une
dimension prophétique, ouvrent-elles toujours de nouveaux champs de
justice ?
Si elle ne
se désengage pas des enjeux sociaux devenus des valeurs et des compétences
sociales, l’Eglise affaiblira sa capacité à discerner les nouveaux
gisements d’injustice, les enjeux de libération engendrés ou mis
à jour par le progrès. Elle entravera son potentiel prophétique,
et en cela, altérera sa qualité même d’Eglise.
L’Eglise
n’a pas vocation à monopoliser le domaine social : si elle le fait,
elle se décentrera de l’annonce de l’Evangile, et ainsi perdra
sa disponibilité d’interpellation prophétique, en matière sociale
comme en toute autre matière !
Et si le sel
perd sa saveur…
Quelques
illustrations bibliques et pratiques
- La diaconie
comme interpellation prophétique :
Dans la
Lettre aux Galates, Paul écrit encore : « (En Christ-Jésus), il
n’y a plus ni juif ni païen, ni esclave ni libre, ni homme ni femme »
(3,28).
Voilà une
parole qui affirme l’égalité de tout individu devant Dieu, quelque
soit son statut naturel ou social, et même religieux. Cette parole
est une interpellation éthique, une prophétie charitable, sociale :
tous ont droit au même bien produit par la Parole de Dieu.
La lettre que
Paul adresse à Philémon met en pratique cette parole, et constitue
une action diaconale : « Je t’informe, mon ami », écrit-il en substance,
« que la parole de Dieu, la foi en Jésus-Christ que tu as reçue, abolit
cette possibilité qu’un individu appartienne à son prochain. Vous
appartenez tous, au même titre, à Jésus-Christ. »
- L’interpellation
prophétique traduite en œuvre « d’amorçage social » :
Pendant longtemps,
il fut nécessaire dans notre pays que l’Eglise fonde et entretienne
des écoles, car l’enseignement public était un enjeu de justice.
En France,
comme dans beaucoup d’autres nations, cet enjeu est devenu un acquis,
une évidence sociale, et il serait, désormais, anachronique et déplacé
que l’Eglise y ouvre ou administre un établissement d’enseignement
général. L’instruction publique y est aujourd’hui prise en charge
par la société. Elle participe de la normalité sociale.
Ceci ne
signifie pas que la valeur « enseignement » se maintienne par elle-même
comme valeur sociale. Si l’Evangile n’est plus annoncé ni entendu,
par les enseignants en l’occurrence, la régression sociale sera inévitable.
Le progrès n’engendre pas le progrès ; l’Evangile seul engendre
le progrès.
Mais le monde
entier n’en est pas parvenu à ce stade ! Dans de nombreux pays, le
droit pour tous à l’instruction publique n’est pas socialement
établi, ou n’est pas applicable pour des raisons économiques. Il
appartient à l’Eglise, dans de tels contextes, de s’engager concrètement,
jusqu’à ce que ces enjeux de progrès aient intégré la normalité
et le fonctionnement sociaux.
Quels sont,
aujourd’hui, en France, les gisements d’injustice, les « fléaux
sociaux » dit la confession de foi de l’ERF, qui justifieraient
une oeuvre diaconale d’amorçage social ?
La même
question peut se poser pour chaque pays, comme pour le monde entier.
- La condition carcérale ?
- La violence conjugale ?
- La scolarisation
des handicapés ?
- L’accueil de l’immigration
économique ?
- La solidarité envers
le grand âge ?
- … ?
L’œuvre
diaconale est-elle indispensable à l’Eglise ?
Si le ministère
de l’Eglise, l’annonce de l’Evangile, ne peut se passer d’entraide,
il peut être pleinement assumé sans oeuvre sociale. L’exhortation
prophétique à la justice sociale peut fort bien être pleinement accomplie
par la seule proclamation de la parole ; comme elle le fut à Ninive,
par la seule prédication de Jonas. La pertinence d’une œuvre diaconale
ne dépend pas de l’Evangile, mais du contexte social où il est proclamé.
Existe-t-il,
aujourd’hui, dans le monde, un seul contexte social qui ne justifie
aucune œuvre prophétique ? Probablement pas. Mais le principe de pertinence
prophétique doit être rigoureusement appliqué, afin que l’Eglise
ne se déroute pas, insidieusement, de l’essentiel de sa mission,
qui n’est pas de faire le bien, mais de diffuser la Parole qui fait
le bien.
3) Implications
institutionnelles
et conclusion
Pour que la
diaconie serve le ministère de l’Eglise, il est indispensable que
ses deux natures, « l’entraide » et « le social », ne soit pas
confondues, mais qu’elles soient organisées en deux associations
clairement distinctes : une association (ou, si possible, un département)
d’entraide, dévouée au « bien entre frères dans la foi », et une
association à vocation sociale, dévouée au « bien envers tous », selon
que les enjeux locaux justifient son établissement. De cette stricte
dissociation dépend la clarté d’objectif du ministère de l’Eglise,
clarté indispensable à son bon fonctionnement.
La parole de
Dieu est, en soi, action concrète de Dieu. Elle porte en elle toute
possibilité concrète de justice. Que l’Eglise se soucie avant tout
de diffuser l’Evangile, en risquant cette confiance qu’en faisant
cela, elle agira au mieux possible pour la justice. 5 % des jeunes,
aujourd’hui, en France, écoutent l’Evangile ! Un enjeu de taille
pour la diaconie, l’entraide comme le social !
Un outil ?
Une finalité ? Une justification ?
Nous voilà
en mesure de répondre aux questions posées en introduction de cette
réflexion :
La diaconie
comme « entraide » est un outil de l’annonce de l’Evangile. La diaconie
« sociale » est une fonction de la Parole de Dieu
La diaconie
n’est pas la finalité du ministère de l’Eglise. Cette finalité
est que l’Evangile soit clairement entendu en tous lieux du monde.
Même si on
« reconnaît l’arbre à ses fruits », l’efficacité diaconale n’est
pas la justification de l’annonce de l’Evangile. Pour cela que le
salut s’obtient par la foi. La diaconie sociale est donc une conséquence
bénéfique du salut accompli par la Parole de Dieu.
Récapitulation
des points essentiels
- La diaconie
est au service de la proclamation de l’Evangile, qui est la mission
unique et entière de l’Eglise.
- La diaconie
est de deux natures ; la conscience de cette distinction conditionne
le bon fonctionnement de la diaconie.
- La diaconie
est premièrement « entraide » ; l’entraide est la diaconie structurelle,
le lien solidaire entre les femmes et les hommes engagés par Jésus-Christ
à l’annonce de l’Evangile. L’entraide est un service indispensable
à toute Eglise locale, indispensable à l’annonce de l’Evangile.
- La diaconie
est secondement « sociale » (ou « charité ») ; il s’agit d’une
fonction prophétique de discernement des gisements d’injustice
et d’interpellation publique, éventuellement accompagnée d’une
œuvre (associative) d’amorçage social. La diaconie sociale,
comme interpellation, est consubstantielle à la prédication de l’Evangile ;
mais son éventuel prolongement, par telle œuvre prophétique, en est
une manifestation contingente, soumise aux nécessités contextuelles.
- L’Eglise
doit veiller, strictement, à ce que l’essentiel de ses forces et
moyens demeure au service de la prédication de l’Evangile, et ne
se transfèrent pas insidieusement au maintien et développement d’œuvres
diaconales.
- La distinction
« entraide » - « social » doit s’appliquer dans l’organisation de
l’Eglise.
Notes
1 « Eglise » peut être ici « Eglise
locale », « union d’Eglises », « fédération d’unions
d’Eglises », ou « Eglise universelle » - ou se considérant comme
telle.
Retour
2 Groupe informel (interne à l’Eglise et dépendant de
sa discipline) ou formel (association régie par ses propres statuts).
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3 Officiellement, depuis son Synode 2006 de Paris,
dont le thème était : "Une Eglise qui se réforme pour annoncer
Jésus-Christ aujourd’hui".
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4 Cf. Mt 28, 19-20 ; Mc 16, 15 ; Ac 2,
1-4 ; 32 ; nous dirons indifféremment « Evangile » ou
« Parole de Dieu ».
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5 Jésus se positionne résolument comme enseignant.
L’Evangile de Matthieu, par exemple et par excellence, établit Jésus-Christ
comme enseignant, ouvrant son ministère public par le « Sermon sur la
montagne » (Mt 5-7, noter l’introduction 5,2). Immédiatement à l’issue du
sermon, se succèdent plusieurs guérisons : le bienfait concret est ainsi
exprimé comme l’oeuvre de la
Parole enseignée. Celui qui écoute la Parole de Dieu est équipé
pour agir en faveur de la justice.
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6 Je laisse de côté l’éventualité miraculeuse, qui ne relève
pas de la diaconie !
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Il n’existe pas de bonne volonté humaine
« naturelle »,
j’entends « biologique », car la vie du
monde n’est pas l’œuvre
d’elle-même. La meilleure bonne volonté dont
l’homme pourra être capable
« de lui-même », demeurera la meilleure
bonne volonté de son péché.
C’est pourquoi l’Evangile ne consiste pas en une
exhortation à mettre en œuvre
une inexistante bonne volonté propre, mais à demeurer
à l’écoute fidèle de la Parole de Dieu, qui
libère
le vouloir et le faire favorable à la vie. La Bonne Nouvelle,
c’est que Jésus-Christ est un don, et pas un
modèle.
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8 J’entends « charité » dans le sens
couramment attribué aujourd’hui à ce terme, d’action secourable concrète. En
langage courant, « charité » équivaut à « acte
charitable ».
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9 La comparaison est ici plus qu’une comparaison. La
solidarité fraternelle, comme principe de fonctionnement de l’Eglise, est
devenu un principe des sociétés évangélisées : la solidarité sociale est
condition d’une société se voulant à
l’œuvre du progrès (la « fraternité » est devenue un idéal
social).
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10 Plainte souvent exprimée à l’encontre des pasteurs,
à tort, car ce n’est pas leur ministère premier. Il appartient cependant au
pasteur et au Conseil presbytéral de veiller à ce que l’Eglise s’équipe d’un
service d’Entraide.
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11 Le régime presbytéro-synodal institue l’entraide,
notamment financière, entre les Eglises locales (conformément à l’exhortation
de Paul - 2 Co 8-9) comme une
disposition indispensable au ministère de l’Eglise.
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12 Cf. Serge
OBERKAMPF de DABRUN ; L’Evangile au
risque de la Parole ;
Onésime 2000, 2005.
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