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Toul, Pont-à-Mousson... |
Les Protestants et la mort
Il
sera ici question des « protestants » et du «
protestantisme » en tant que réalité spirituelle,
et non sociologique. Il n’y a pas de protestantisme sociologique
s’il n’y a pas de protestantisme spirituel,
c’est-à-dire d’Eglise protestante.
De même, un protestant (c’est-à-dire un membre d’une Eglise protestante) est d’abord un chrétien, un individu qui confesse personnellement sa foi en Jésus-Christ, ce qui fait de lui un membre de l’Eglise. En protestantisme, l’Eglise n’a pas de réalité propre distincte de la réalité des chrétiens qui la constituent : c’est la foi des fidèles qui constitue l’Eglise, et non pas l’Eglise qui constitue la foi des fidèles. Evoquer «les protestants » équivaut donc à évoquer « l’Eglise protestante ». Parler
du rapport entre les protestants et la mort, c’est
premièrement poser que les protestants n’ont pas de
rapport à la mort.
Il s’agit de rapport spirituel et non, bien sûr, sociologique. Les protestants sont en rapport : premièrement avec le salut, c’est-à-dire avec Jésus-Christ ; deuxièmement avec le monde. Ce qui signifie un rapport avec le monde déterminé par leur rapport avec Jésus-Christ ; autrement dit, déterminé par la foi. 1) Les protestants n’ont pas de rapport avec la mort, en raison de leur rapport au salut Comprendre cette affirmation nécessite de résumer l’histoire biblique du salut.
Le salut est le pardon de Dieu ; le pardon du péché des hommes. Le pardon de Dieu, c’est Jésus-Christ. Le péché, c’est la prétention de l’homme à être lui-même par lui-même. A être lui-même sa puissance d’être et de prendre part à la vie du monde. Le péché est l’orgueil existentiel, la rupture existentielle avec Dieu (racontée par le récit symbolique de la désobéissance d’Eve et d’Adam). La Bible raconte que le péché conduit l’homme à l’autodestruction, ainsi qu’à la destruction du monde qui lui est confié. Le péché contraint l’homme à la mort, la mort comme anéantissement, mais aussi et pire encore, la mort comme souffrance sans issue : comme enfer. La Bible raconte que l’homme est, par lui-même, irrémédiablement pécheur, c’est-à-dire incapable de vivre avec l’autre ; capable seulement de mourir contre l’autre. Et quand bien même habité du désir de vivre (« la pensée et le cœur brisés par le souvenir de l’éternité », écrit K. Barth), cet homme n’est pas en mesure de résoudre la perdition, la destruction généralisée à laquelle le contraint sa rupture existentielle avec Dieu, autrement dit « la chute ». L’homme pécheur ne peut pas ne pas mourir, et pire encore, ne peut pas ne pas tuer. Quand bien même, raconte encore la Bible, Dieu indique à l’homme le chemin qu’il doit parcourir pour s’extraire de cet état de perdition ; quand bien même Dieu donne, à un peuple qu’il construit et nomme Israël, une loi – la « loi de Moïse », résumée par le décalogue – prescrivant ce qu’il doit faire et ne pas faire pour se libérer ; quand bien même tout cela, cet homme s’avère incapable de satisfaire par lui-même aux exigences de cette loi, incapable par lui-même de suivre ce chemin pourtant tout tracé. Au lieu d’être le moyen pour l’homme d’accéder au salut, cette loi prononce sa condamnation ; elle établit, révèle son insurmontable perdition. L’homme s’avère désespérément incapable de vivre par lui-même ; l’homme isolé de Dieu est irrémédiablement mourant. Et donc, finalement, le salut de l’homme, c’est-à-dire le rétablissement de sa vie de la perdition à l’existence, nécessite l’intervention de Dieu lui-même ; le sauvetage de l’homme nécessite Jésus-Christ. Jésus-Christ apporte aux hommes le pardon de leur péché. Le pardon qui annule la culpabilité mortelle produite et accumulée par l’orgueil existentiel. L’acquittement du pardon relève, libère, ressuscite l’homme. Il est en outre réconciliation : il rétablit la relation à Dieu, relation inaliénable désormais, par laquelle l’homme reçoit et recouvre la puissance de vivre. Jésus-Christ résout l’exigence insurmontable de la loi, en dispensant l’homme d’accomplir lui-même l’impossible parcours salvateur. L’acquittement de Dieu dispense l’homme de se justifier, son pardon dispense l’homme de se sauver. L’exigence devient promesse : Jésus-Christ ouvre pour l’homme le chemin de vivre à travers la fatalité de mort qu’il subit, et l’emmène sur ce chemin, comme un guide conduit les voyageurs sur le bon chemin. Le salut de l’homme, sa vie vers la vie, est donc la puissance et l’œuvre de Dieu seul1. De plus, c’est Dieu lui-même, enseigne la Bible, qui révèle à qui il veut le pardon de son péché, en dehors de toute considération liée au mérite. Autrement dit, c’est Dieu qui donne la foi en Jésus-Christ, qui révèle personnellement le salut et la liberté offerts par le don de son pardon (ce don conjoint de la foi et du salut est appelé « grâce de Dieu »). La foi n’est ni décision ni capacité humaine, mais don et œuvre de Dieu ; la foi donne à celui qui la reçoit de vivre du pardon victorieux de Jésus-Christ, de vivre par conséquent de sa résurrection. Pour la foi, la mort n’est plus un problème : la foi n’a pas de rapport avec la mort. Le salut sola gratia et la Réforme
La réforme protestante naît, au XVIème siècle, de la réaffirmation vigoureuse, par M. Luther puis J. Calvin notamment, que le salut de l’homme - sa vie libérée de la mort - est l’œuvre exclusive et pleinement accomplie de Dieu, et que ce salut est reçu par grâce, sans qu’intervienne en cela la moindre proportion de collaboration humaine. Cette réaffirmation est une protestation contre l’Eglise romaine du Moyen-âge, laquelle, progressivement, en est venue à prêcher la coresponsabilité de l’homme envers son salut. Ses œuvres morales seront jugées, et lui vaudront soit le paradis, soit l’enfer, mais plus probablement d’abord le purgatoire, lieu de « tourments moyens » où se retrouvera la masse des « pécheurs moyens », dont le séjour en ce lieu pourra cependant être abrégé au prix de la bonne fidélité envers l’Eglise de leurs proches encore vivants. Une bonne fidélité à laquelle l’Eglise en est venue à proposer l’achat d’indulgences, valant remise de peine proportionnelle aux chers défunts tourmentés. Ce faisant, l’Eglise s’est attribué juridiction sur le devenir des morts. L’Eglise annonciatrice de Jésus-Christ s’en est instituée représentante, jusqu’à conditionner le don de Dieu. Contre tout cela, la Réforme proteste : Non ! Le salut est pleinement accompli par le don de Dieu, par la foi, et c’est pour l’Eglise usurpation de divinité que de prétendre y contribuer en quoi que ce soit ! Dire, par la foi : « Jésus-Christ est Seigneur », c’est être sauvé. Ce salut, l’Eglise n’y est pour rien et ne peut rien y ajouter. Elle n’a pas à prêcher : « Vous serez sauvés si vous et vos proches vous comportez assez bien pour le mériter », mais : « Le salut vous est offert par le pardon de Dieu, reçu par la foi en Jésus-Christ. » Conséquences sur le rapport à la mort des protestants
Pour la foi en Jésus-Christ, le salut est chose acquise. Il n’est plus source d’angoisse ni d’aucune dépendance, fut-ce à l’Eglise. Le salut n’est plus un problème, et la mort non plus, par conséquent. La relation du protestant au salut le libère de toute relation problématique à la mort, sa mort comme la mort de l’autre (Encore une fois, ceci concerne le plan spirituel et non, bien sûr, socio-psychologique ; autrement dit, ceci concerne la mort, et non le deuil). Ce qui concerne l’état post-mortem ne concerne pas les vivants. Ils n’ont ni à s’en occuper, ni à s’en préoccuper. La mort des hommes, Dieu en a fait son affaire et son combat, et ce combat a été remporté. Notons la solitude de Jésus-Christ pendant sa passion, jusqu’au « samedi saint », jour du Christ mort, jour de sa « descente aux enfers », qui est pour les hommes jour de l’absence du Christ. Le « rapport à la mort », c’est-à-dire l’affrontement de la mort, est l’œuvre exclusive, et plus encore, l’œuvre secrète de Dieu. C’est une question réglée par la foi et ce serait infidélité, sinon reniement, que de prier Dieu au sujet du devenir de tel défunt comme de son propre devenir post-mortem. Les protestants, donc, ne prient pas pour les morts, car ceux-ci vivent, au même titre que les vivants, le salut par la foi (Jn 11, 25). Il n’est évidemment pas question, pour la foi, de mettre cela en question, fut-ce par la prière, à moins de remettre Jésus-Christ lui-même en question. Et si le mort n’avait pas la foi…? Les protestants répondent : « C’est une question qui relève du domaine et de la décision de Dieu, pas des chrétiens ni de l’Eglise. » L’Eglise n’a pas à faire de tri ; seulement à annoncer au monde l’Evangile. Interdit biblique
La loi de Moïse interdit absolument toute tentative de contact avec les morts (spiritisme). Une telle pratique est punie… de mort (Lv 20,6 ; Dt 18, 10-12) ! Le contact d’un mort est motif d’impureté, ce qui signifie qu’il n’y a rien de commun entre la vie et la mort. La mort ne participe pas de la vie, ne participe ni de la volonté ni de l’œuvre de Dieu. Elle est impure et frappée d’interdit au sein de son peuple. C’est une autre raison, biblique, pour refuser toute relation possible de l’Eglise avec les morts résidant, par exemple, en un purgatoire présumé. Les vivants ne doivent avoir ni chercher à avoir aucun contact avec les morts, aucune influence sur leur situation. De même, toute prétention de décrire la condition post-mortem,
au-delà de ce qu’en révèle la Bible, est
à proscrire : « Qui sera le docteur qui nous enseignera ce
que Dieu nous a celé ? » écrit Calvin.
Conséquences pratiques sur le service funèbre
Pour toutes ces raisons, lors du service funèbre, les protestants ne prieront pas pour le mort, et plus encore s’abstiendront de toute parole qui lui soit directement adressée. Il ne lui sera dédié ensuite aucun office, qui ne pourrait avoir d’autre signification qu’une mise en doute du salut de Dieu, ou une prétention de l’Eglise – c’est-à-dire une prétention humaine - à y intervenir. La seule prière concernant le mort sera, au début du service, une prière de confiance envers Dieu, seul auteur et garant désormais de son salut ; Dieu auquel les vivants remettent le défunt, renonçant par là à toute relation avec lui, et à toute inquiétude et influence envers son devenir. Mais pourquoi, dès lors, un service funèbre ? Parce que si sa mort n’est plus l’ennemi du chrétien, le deuil demeure prédateur de la foi, puissance de désespérance. Ce qui relève de notre « deuxièmement » : 2) Selon leur rapport au salut, les protestants ont rapport avec le monde Le rapport accompli des protestants au salut les libère pour un plein rapport avec le monde. Autrement dit, s’ils n’ont à assumer aucune responsabilité envers les morts et tel hypothétique « séjour des morts », leur responsabilité est entière envers le deuil des vivants. Le service funèbre protestant consiste en « l’annonce de l’Evangile aux familles en deuil », en une proclamation solidaire de l’Evangile à l’attention des endeuillés. Si les protestants ne peuvent rien faire, et sont libérés de rien vouloir faire pour les morts (sinon, certes, assumer le respect du corps jusqu’à son inhumation ou crémation, parce qu’il est création de Dieu), ils ont, en revanche, pleine mission de solidarité envers les vivants endeuillés - que ceux-ci soient ou ne soient pas, bien entendu, membres connus de l’Eglise. Conformément à cette mission, le service funèbre protestant assume une triple fonction : 1) Par l’annonce du salut par la foi, transmettre la paix.
Le défunt est sous la bienveillance de Dieu, qui fait pour lui
à présent mieux qu’il nous est même possible
d’espérer. Il n’y a aucune inquiétude
à nourrir à son sujet, et aucune intervention humaine ne
pourrait en rien compléter le salut de Dieu pour lui. Le service
funèbre rappelle la promesse accomplie, victorieuse de la mort
et source de paix pour les vivants au sujet du défunt.
2) Par l’annonce de l’incarnation et de la résurrection, transmettre l’encouragement. Par Jésus-Christ, Dieu a pris pleine participation à la souffrance humaine du deuil (Jn 11, 35) et de la mort. Parce que Jésus-Christ a vraiment pleuré et souffert notre mort dans notre chair, sa résurrection est vraiment notre espérance et la foi notre résurrection. Vous qui pleurez, Dieu pleure avec vous, et pour cela, il sera pour vous le courage de franchir cette épreuve et reprendre votre travail sur cette terre, votre part dans la vie du monde. 3) Exhorter l’assemblée à la solidarité fraternelle - sociale. L’Evangile, en libérant du rapport à la mort pour le rapport au salut, délie du souci de soi vers la solidarité au prochain éprouvé. L’Eglise appelle les fidèles à investir la paix et l’espérance en compassion, à pleurer avec ceux qui pleurent, à se soutenir face au vide du deuil, qui frappe tour à tour et constitue une épreuve capable d’atteindre la foi et de détourner du salut. Le service funèbre protestant s’adresse résolument aux vivants, pour les vivants. Ce qui y est dit au sujet du défunt, l’est exclusivement afin de remercier2 Dieu pour sa vie et ce qui en a été reçu. Cette discipline, qui consiste à rendre gloire à Dieu seul, s’exprime de même – en principe - par la discrétion des monuments funéraires, qui sont limités au strict pratique et, surtout, évitent tout aspect évoquant un lieu de culte. Il ne peut être question de rendre un culte à la mémoire d’une vie humaine - c’est-à-dire à la mémoire d’un pécheur - et moins encore à la mort elle-même, serait-ce pour l’exorciser. Seul le pardon sauveur de Dieu, qui a parfaitement exorcisé la mort, justifie l’adoration. C’est pourquoi, de même, les tombes sont souvent gravées de paroles bibliques, qui témoignent que le défunt est à la seule et bonne garde de la Parole de Dieu. Pour ces raisons, l’absence du corps lors du service funèbre a largement et rapidement été la règle dans les Eglises réformées, afin surtout de prévenir l’Eglise et ses fidèles contre l’insidieuse tentation de prétendre à l’efficacité rituelle, c’est-à-dire au pouvoir sur le devenir du mort (ce en quoi consiste, par exemple, l’invention ecclésiale du purgatoire), ce qui reviendrait à se substituer à Dieu, au lieu d’annoncer sa seule puissance et l’œuvre de sa seule volonté. Il est regrettable, à mon avis, que cet usage se soit inversé3, et il serait évangéliquement préférable de procéder à l’inhumation ou la crémation avant le service funèbre. Cela afin que l’usage à la fois sociologique et culturel de l’hommage funéraire (lequel, par ailleurs, trouve sa pertinence dans ces contextes particuliers), ne parasite l’annonce proprement évangélique du salut par Jésus-Christ. Conclusion au sujet des lieux de mort dans la vie Je précise enfin, et en quittant le domaine spécifiquement protestant, que les cimetières, outre leur fonction pratique et sanitaire, assurent une double fonction psychologique et spirituelle. Leur fonction psychologique est de procurer un lieu dédié à l’expression du deuil, et en cela nécessaire à sa résolution. Leur fonction spirituelle réside en cela que la clôture des cimetières exprime la dissociation entre la vie et la mort, la non-participation de la mort à la vie. La mort s’impose certes à la vie, mais elle n’en est pas la fin naturelle. La fin naturelle de la vie est la liberté : telle est la révélation évangélique. Proclamer la résurrection n’est pas autre chose que d’affirmer cela. Cette dissociation concrète de la mort et de la vie est indispensable à la résolution du deuil, et par là au maintien d’une dynamique socio-culturelle orientée vers la vie, au lieu d’être entravée par la fatalité et la peur d’une mort omniprésente. De ce point de vue, la croissance de la crémation fait apparaître un problème, relatif aux urnes funéraires, que de nombreuses personnes gardent à leur domicile, ce qui revient à inclure le cimetière à la maison, à associer donc la mort à la vie. Dans ce cas, la mort prend toujours le dessus, et s’oppose à la résolution personnelle du deuil, et à terme à la vitalité sociale. L’Eglise se doit, assurément, de prévenir contre les effets pervers d’une telle pratique. ____________ La mort s’impose à la vie, mais la vie est promise à la liberté. C’est sa nature véritable, à laquelle elle est restituée par Jésus-Christ. Libéré du rapport angoissé à la mort par le rapport au salut, le chrétien est libéré pour le service de la vie de ce monde, au témoignage de Jésus-Christ. Le protestantisme s’efforce de témoigner cette conviction de foi dans ses pratiques funéraires. Notes :
Pasteur Jean-Yves Peter, Eglise réformée de France
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