l'Église Réformée de Nancy
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Sommaire : 

La bible et la mort, histoire d'un silence (Bertrand Job)

La Réforme et l'au-delà (André Gounelle)

Les protestants et la mort (Jean-Yves Peter)

Corps et religion dans l'Eglise ptotestante (Jean-Yves Peter)


La bible et la mort, histoire d'un silence

La Bible ne nous enseigne pas d’attitude particulière face à la mort, non plus que le Premier Testament, l’Evangile ne nous instruit pas sur une conduite particulière que nous devrions adopter. Fidèle en ce point à la pensée juive, Jésus semble ne pas y accorder une importance particulière. Seuls comptent vraiment le Salut et la Grâce. Dès les premières pages de la Genèse, il semble qu’il n’y ait pas deux mondes distincts, le monde des vivants et le monde des morts, il n’y a qu’une seule terre, qu’une seule humanité en direction de laquelle Dieu a tourné sa face, par amour. Ce sont la tradition, la religion, le conte qui ont répandu des habitudes, des usages, et même parfois des croyances, variables selon l’époque et le lieu. Le conte, au même titre que l’iconographie, a en effet de tout temps permis aux peuplades la compréhension de textes souvent abstraits dont elles ne parvenaient pas toujours à dégager une signification, un sens. Le Midrash, que l’on traduit souvent par « conte biblique » est en fait bien plus que cela. Il est au départ une méthode exégétique qui permet de donner un sens. Le Midrash est vraisemblablement né aux premiers siècles de notre ère, vers le IIe siècle. C’est dans ces textes à la vigueur poétique impressionnante que l’on trouve le plus d’évocations de la mort. Je vous propose de vous raconter ainsi la mort de Moïse.

« Moïse serviteur de l’Eternel mourut là, au pays de Moab, selon l’ordre de l’Eternel, et l’Eternel l’enterra au pays de Moab, vis-à-vis de Beit-Beor. Moïse commence à escalader le mont Nebo. Lentement, il entre dans le nuage qui l’attend. Des larmes lui coulent des yeux. Il ne voit plus le peuple assemblé en bas. Arrivé au sommet de la montagne, il s’arrête. Tu as encore une minute, lui dit Dieu qui le prévient afin de ne pas le priver de son droit à la mort. Moïse s’étend sur sa couche. Ferme les yeux, lui dit Dieu, et Moïse ferme ses yeux. Croise tes bras sur la poitrine, lui dit Dieu, et Moïse croise ses bras sur la poitrine. Et Dieu l’embrasse sur la bouche en silence, et l’âme de Moïse se réfugie dans le souffle de Dieu qui l’emporte dans l’Eternité. Et le peuple d’Israël, au bas de la montagne brumeuse, pleura. Et toute la Création pleura. Mais là-haut, les anges et les séraphins l’accueillirent dans l’allégresse, et leur joie résonna dans toutes les sphères célestes. Partout on célébrait Moïse comme ayant été le plus fidèle des serviteurs de Dieu, Moïse, le plus triste et le plus solitaire, et le plus puissant des prophètes d’Israël et du Monde. Partout on glorifiait les événements qui avaient rempli sa vie sur terre, le ciel le glorifia sept fois, et les eaux le glorifièrent sept fois, et le feu le glorifia sept fois, et toute l’histoire humaine continue à le glorifier. Nul ne connaît le lieu où il repose. Sa tombe n’est devenue ni Temple ni musée, elle est partout et ailleurs, toujours ailleurs. D’une certaine manière, il vit donc encore en nous, en chacun de nous, car aussi longtemps qu’un enfant d’Israël quelque part proclame sa Loi et sa vérité, Moïse vit à travers lui, en lui, comme vit le Buisson Ardent qui consume le coeur des hommes sans consumer leur foi en l’homme, et en ses appels déchirants. »

Ce récit inspiré et évocateur nous mène tout naturellement à cette intuition que Dieu nous assiste dans la mort comme il nous soutient dans la vie, de la même manière, animé par la même attention et le même amour. L’Eternel a levé sa face vers nous, nous dit le Psalmiste, sans réserve ni condition, son amour nous accompagne à chaque instant de nos vies. Nous ne savons rien des chemins de la mort, sinon que Dieu nous emmène dans le salut, et que ce salut comble notre attente et notre espérance. Il est le coeur même de notre foi.

Bertrand Job

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La Réforme et l'au-delà

Selon les représentations dominantes à la fin du Moyen Age, l’au-delà comprend trois lieux principaux : le paradis, où vont ceux qui ont su se rendre dignes du salut, l’enfer, pour ceux qui ont mérité la damnation et le purgatoire qui permet à ceux qui en ont besoin (parce qu’ils ne sont ni suffisamment bons pour le paradis, ni assez méchants pour l’enfer) de se purifier avant d’entrer au paradis. Le jugement particulier qui intervient au moment du décès décide du lieu où l’on va. Les Réformateurs ont refusé le purgatoire qui n’a pas de bases bibliques solides ; ils ont contesté le principe de rétribution qui commande tout ce système et auquel s’oppose la gratuité du salut. De ce fait, ils obligent à une nouvelle compréhension de la vie présente : elle n’a pas pour but de gagner le salut, mais de manifester le salut que nous donne Dieu en Christ. Là réside le changement essentiel qu’ils apportent.

pierre rouléeLuther, dont les écrits ne sont pas toujours cohérents sur ce point, exprime de grandes réserves quant à l’immortalité de l’âme. Il considère que l’être humain est fait de relations et il se montre réticent envers toute affirmation qui revient à lui attribuer des propriétés naturelles comme s’il possédait quelque chose en propre et ne dépendait pas entièrement de ce qu’il reçoit, de ce qui lui est donné. La résurrection est un événement qui m’arrive et opère en moi ; elle manifeste bien que ma vérité dernière et la réalité la plus profonde de mon être ne se situent pas en moi, mais me viennent du dehors, de Dieu.

Luther propose une interprétation spirituelle et existentielle des « lieux » de l’au-delà : l’enfer désigne la séparation d’avec Dieu, le paradis, la communion avec lui et le purgatoire, la peur que Dieu ne nous abandonne. Il ne s’agit donc pas tant d’endroits où l’on irait après le décès que de notre relation actuelle avec Dieu.

Calvin voit dans l’immortalité de l’âme une qualité naturelle de l’être humain (qualité que lui donne Dieu à la création) qui le distingue des « bêtes brutes » (des animaux). A son décès, l’être humain ne meurt pas tout entier ; son âme subsiste de manière active (Calvin conteste la théorie du sommeil des défunts). A la fin des temps, lors de la résurrection finale, Dieu redonnera aux âmes leurs corps (qui reprendront donc vie). Si l’immortalité de l’âme constitue un fait naturel, accessible à la raison philosophique, la résurrection par contre dépasse notre entendement et ne peut être que crue dans la foi.

Luther et Calvin ont conscience que les catégories qu’ils utilisent pour parler de l’au-delà sont des images. Elles ne nous fournissent pas un savoir sur ce que sera la vie éternelle. Elles nous en donnent juste un « petit goût ». Les spéculations sur ce qui suit la vie ne doivent pas nous détourner des réalités et des tâches présentes. Le Nouveau Testament et le discours chrétien fidèle aux origines ne cherchent pas à satisfaire nos curiosités, mais à placer notre existence dans la lumière des promesses évangéliques qui l’éclairent et lui apportent force et élan.
 

André Gounelle, extrait de l'Encyclopédie du protestantisme (éditions du Cerf, Labor et Fides, 1995)

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Les protestants et la mort

Il sera ici question des « protestants » et du « protestantisme » en tant que réalité spirituelle, et non sociologique. Il n’y a pas de protestantisme sociologique s’il n’y a pas de protestantisme spirituel, c’est-à-dire d’Eglise protestante. « Les protestants » doit être entendu comme « l’Eglise protestante ».

Parler du rapport entre les protestants et la mort, c’est premièrement poser que les protestants n’ont pas de rapport à la mort. Il s’agit de rapport spirituel et non, bien sûr, sociologique. 

Les protestants sont en rapport : premièrement avec le salut, c’est-à-dire avec Jésus-Christ ; deuxièmement avec le monde. Ce qui signifie un rapport avec le monde déterminé par leur rapport avec Jésus-Christ ; autrement dit, déterminé par la foi.

I - De par leur rapport au salut, les protestants n’ont pas de rapport à la mort

La réforme protestante naît, au XVIe siècle, de la réaffirmation vigoureuse, par M. Luther puis J. Calvin notamment, que le salut de l’homme - sa vie libérée de la mort - est l’oeuvre exclusive et pleinement accomplie de Dieu, et que ce salut est reçu par grâce, sans qu’intervienne en cela la moindre proportion de collaboration humaine.
Cette réaffirmation est une protestation contre l’Eglise romaine du Moyen-Age, laquelle, progressivement, en est venue à prêcher la coresponsabilité de l’homme envers son salut. Ses oeuvres morales seront jugées, et lui vaudront soit le paradis, soit l’enfer, mais plus probablement d’abord le purgatoire, lieu de « tourments moyens » où se retrouvera la masse des « pécheurs moyens », dont le séjour en ce lieu pourra cependant être abrégé au prix de la bonne fidélité envers l’Eglise de leurs proches encore vivants. Une bonne fidélité à laquelle l’Eglise en est venue à proposer l’achat d’indulgences, valant remise de peine proportionnelle aux chers défunts tourmentés. Ce faisant, l’Eglise s’est attribué juridiction sur le devenir des morts. L’Eglise annonciatrice de Jésus-Christ s’en est instituée représentante, jusqu’à conditionner le don de Dieu.
Contre tout cela, la Réforme proteste : Non ! Le salut est pleinement accompli par le don de Dieu, par la foi, et c’est pour l’Eglise usurpation de divinité que de prétendre y contribuer en quoi que ce soit ! Dire, par la foi : « Jésus-Christ est Seigneur », c’est être sauvé. Ce salut, l’Eglise n’y est pour rien et ne peut rien y ajouter. Elle n’a pas à prêcher : « Vous serez sauvés si vous et vos proches vous comportez assez bien pour le mériter », mais : « Le salut vous est offert par le pardon de Dieu, reçu par la foi en Jésus-Christ. »

Conséquences sur le rapport à la mort des protestants

Pour la foi en Jésus-Christ, le salut est chose acquise. Il n’est plus source d’angoisse ni d’aucune dépendance, fut-ce à l’Eglise. Le salut n’est plus un problème, et la mort non plus, par conséquent. La relation du protestant au salut le libère de toute relation problématique à la mort, sa mort comme la mort de l’autre (Encore une fois, ceci concerne le plan spirituel et non, bien sûr, socio-psychologique ; autrement dit, ceci concerne la mort, et non le deuil).

Ce qui concerne l’état post-mortem ne concerne pas les vivants. Ils n’ont ni à s’en occuper, ni à s’en préoccuper. La mort des hommes, Dieu en a fait son affaire et son combat, et ce combat a été remporté. C’est une question réglée par la foi et ce serait infidélité, sinon reniement, que de prier Dieu au sujet du devenir de tel défunt comme de son propre devenir post-mortem. Les protestants, donc, ne prient pas pour les morts, car ceux-ci vivent, au même titre que les vivants, le salut par la foi (Jn 11, 25). Il n’est évidemment pas question, pour la foi, de mettre cela en question, fut-ce par la prière, à moins de remettre Jésus-Christ lui-même en question.

La Bible, par ailleurs, met en garde contre toute recherche de relation avec les morts et toute prétention à influer sur leur situation (Lv 20,6 ; Dt 18, 10-12). De même, toute prétention de décrire la condition post-mortem, au-delà de ce qu’en révèle la Bible, est à proscrire : « Qui sera le docteur qui nous enseignera ce que Dieu nous a celé ? » écrit Calvin.

Conséquences pratiques sur le service funèbre

Pour toutes ces raisons, lors du service funèbre, les protestants ne prieront pas pour le mort, et plus encore s’abstiendront de toute parole qui lui soit directement adressée. Il ne lui sera dédié ensuite aucun office, qui ne pourrait avoir d’autre signification qu’une mise en doute du salut de Dieu, ou une prétention de l’Eglise – c’est-à-dire une prétention humaine - à y intervenir. La seule prière concernant le mort sera, au début du service, une prière de confiance envers Dieu, seul auteur et garant de son salut ; Dieu auquel les vivants remettent le défunt, renonçant par là à toute relation avec lui, et à toute inquiétude et influence envers son devenir.
Mais pourquoi, dès lors, un service funèbre ?

Parce que si sa mort n’est plus l’ennemi du chrétien, le deuil demeure prédateur de la foi, puissance de désespérance. Ce qui relève de notre « deuxièmement » :

II - Selon leur rapport au salut, les protestants ont rapport avec le monde

Le rapport accompli des protestants au salut les libère pour un plein rapport avec le monde. Autrement dit, s’ils n’ont à assumer aucune responsabilité envers les morts et tel hypothétique « séjour des morts », leur responsabilité est entière envers le deuil des vivants. Le service funèbre protestant consiste en « l’annonce de l’Evangile aux familles en deuil », en une proclamation solidaire de l’Evangile à l’attention des endeuillés. Si les protestants ne peuvent rien faire, et sont libérés de rien vouloir faire pour les morts (sinon, certes, assumer le respect du corps jusqu’à son inhumation ou crématisation, parce qu’il est création de Dieu), ils ont, en revanche, pleine mission de solidarité envers les vivants endeuillés - que ceux-ci soient ou ne soient pas, bien entendu, membres connus de l’Eglise.

Conformément à cette mission, le service funèbre protestant assume une triple fonction :

  1. Par l’annonce du salut par la foi, transmettre la paix. Le défunt est sous la bienveillance de Dieu, qui fait pour lui à présent mieux qu’il nous est même possible d’espérer. Il n’y a aucune inquiétude à nourrir à son sujet, et aucune intervention humaine ne pourrait en rien compléter le salut de Dieu pour lui. Le service funèbre rappelle la promesse accomplie, victorieuse de la mort et source de paix pour les vivants au sujet du défunt.
  2. Par l’annonce de l’incarnation et de la résurrection, transmettre l’encouragement. Par Jésus-Christ, Dieu a pris pleine participation à la souffrance humaine du deuil (Jn 11, 35) et de la mort. Parce que Jésus-Christ a vraiment pleuré et souffert notre mort dans notre chair, sa résurrection est vraiment notre espérance et la foi notre résurrection. Vous qui pleurez, Dieu pleure avec vous, et pour cela, il sera pour vous le courage de franchir cette épreuve et reprendre votre travail sur cette terre, votre part dans la vie du monde.
  3. Exhorter l’assemblée à la solidarité fraternelle - sociale. L’Evangile, en libérant du rapport à la mort pour le rapport au salut, délie du souci de soi vers la solidarité au prochain éprouvé. L’Eglise appelle les fidèles à investir la paix et l’espérance en compassion, à pleurer avec ceux qui pleurent, à se soutenir face au vide du deuil, qui frappe tour à tour et constitue une épreuve capable d’atteindre la foi et de détourner du salut.

Le service funèbre protestant n’est en rien rituel à l’attention du mort, et en tout Parole à l’attention des vivants. Ce qui y est dit au sujet du défunt, l’est exclusivement afin de remercier Dieu pour sa vie et ce qui en a été reçu. Cette discipline, qui consiste à rendre gloire à Dieu seul, s’exprime de même – en principe - par la discrétion des monuments funéraires, qui sont limités au strict pratique et, surtout, évitent tout aspect évoquant un lieu de culte. Il ne peut être question de rendre un culte à la mémoire d’une vie humaine - c’est-à-dire à la mémoire d’un pécheur - et moins encore à la mort elle-même, serait-ce pour l’exorciser. Seul le pardon sauveur de Dieu, qui a parfaitement exorcisé la mort, justifie l’adoration. C’est pourquoi, de même, les tombes sont souvent gravées de paroles bibliques, qui témoignent que le défunt est à la seule et bonne garde de la Parole de Dieu.

Pour ces raisons, l’absence du corps lors du service funèbre a largement et rapidement été la règle dans les Eglises réformées, afin surtout de prévenir l’Eglise et ses fidèles contre l’insidieuse tentation de prétendre à l’efficacité rituelle, c’est-à-dire au pouvoir sur le devenir du mort (ce en quoi consiste, par exemple, l’invention ecclésiale du purgatoire), ce qui reviendrait à se substituer à Dieu, au lieu d’annoncer sa seule puissance et l’oeuvre de sa seule volonté. Il est regrettable, à mon avis, que cet usage se soit inversé, et il serait évangéliquement préférable de procéder à l’inhumation ou la crématisation avant le service funèbre. Cela afin que l’usage à la fois sociologique et culturel de l’hommage funéraire (lequel, par ailleurs, trouve sa pertinence dans ces contextes particuliers), ne parasite l’annonce proprement évangélique du salut par Jésus-Christ.

La mort s’impose à la vie, mais la vie est promise à la liberté. C’est sa nature véritable, à laquelle elle est restituée par Jésus-Christ. Libéré du rapport angoissé à la mort par le rapport au salut, le chrétien est libéré pour le service de la vie de ce monde, au témoignage de Jésus-Christ. Le protestantisme s’efforce de témoigner cette conviction de foi dans ses pratiques funéraires.

Jean-Yves Peter, extrait d'une conférence dont le texte intégral est disponible ici

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Corps et religion dans l’Eglise protestante 

   

Le protestantisme participe de l’Eglise chrétienne, dont il ne prétend pas constituer, à lui seul, la juste et parfaite expression.

En protestantisme, c’est la foi des fidèles qui constitue l’Eglise, et non pas l’Eglise qui constitue la foi des fidèles. C’est pourquoi notre thème sera traité ici dans le cadre de l’Eglise protestante et non du protestantisme ; il est tout à fait envisageable que des protestants adoptent telle pratique individuelle, parce qu’ils l’estimeront conformes à leur foi, sans que ces pratiques soient prescrites par l’Eglise.

 

La seule norme générale reconnue en protestantisme, en dehors de la relation à Dieu par la foi – laquelle, je le rappelle, n’est pas du ressort de l’Eglise – est la Bible. Je tirerai donc « de la Bible seule » (sola scriptura) les critères de mon propos.

 

Une question qui n’en est plus une

Notre thème, « la religion et le corps », pourrait faire l’objet d’un traitement des plus rapides, voire expéditif, dans le cadre du protestantisme. Il n’y existe en effet, et conformément à l’Evangile, aucune prescription, rituelle ou générale, relative au corps, son vêtement, sa nourriture, son hygiène, qui conditionnerait le rapport du fidèle à Dieu ou règlementerait son rapport au monde.  

 

Nous trouvons, entre autres textes bibliques à l’appui de cette affirmation : dans le livre des Actes, chap 10, versets 9 à 15, le récit de la vision par Pierre d’une nappe descendant du ciel, sur laquelle se trouvent tous les animaux du monde, accompagnée d’une voix qui lui dit : « Lève-toi, tue et mange (…) Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé ».  Ce récit exprime l’abolition évangélique des prescriptions alimentaires. « Tout est permis, mais tout n’est pas utile ; tout est permis, mais tout n’édifie pas », écrit par ailleurs Paul (1Co 10,23), suppléant ainsi la responsabilisation individuelle aux prescriptions religieuses. Mais le texte fondamental en la matière est le « résumé évangélique de la loi » : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu (…) et tu aimeras ton prochain comme toi-même », prononcé par Jésus en réponse au scribe qui lui demandait : « quel est le premier de tous les commandements ? » « Il n’y a pas d’autre commandements plus grands que ceux-là », conclut Jésus (Mc 12, 28-31), abrogeant de fait, en matière de justification, toutes les autres prescriptions de la loi. « De ces deux commandements », écrit pour sa part Matthieu, « dépendent toute la loi et les prophètes. Comme Paul, Jésus interpelle la fidélité au lieu de la prescrire. 

 

L’Evangile abolit toute médiation rituelle, c’est-à-dire religieuse, entre l’homme et Dieu, ou plus exactement entre Dieu et l’homme auquel il décide de s’adresser, par la médiation de Jésus-Christ (Jn 4,20-24) - médiation qui n’en est pas une, à proprement parler, dans la mesure où la foi chrétienne reçoit en Jésus-Christ une manifestation, une épiphanie véritable de Dieu (Jn 1,18). Le rituel est aboli au profit de la relation, appelée « foi ». Le protestantisme proclame le salut « sola fide ».

L’abolition par le protestantisme de la prêtrise - c’est-à-dire de tout intermédiaire rituel entre Dieu et les fidèles - et de l’ordination qui l’établit, relève de cette logique évangélique. La religion ne joue donc plus aucun rôle médiateur : elle ne représente pas Dieu, mais elle organise seulement la proclamation de sa venue (la fin du rituel pour la relation), ainsi que la diffusion et l’enseignement de sa Parole - ce que signifie « l’Eglise corps du Christ » (1 Co 12) : le  corps porte et transporte la Parole).

A ce sujet, il faut ici signaler que la « robe pastorale » portée traditionnellement par les pasteurs – par ailleurs nullement obligatoire – n’est pas un vêtement liturgique, signifiant une capacité rituelle particulière (comme l’aube et l’étole en catholicisme), mais un vêtement doctoral, signifiant la formation universitaire indispensable à la compétence du prédicateur. C’est un vêtement laïc, qui ne se distingue en rien, par exemple, de la robe des magistrats et des avocats.

L’Evangile consiste donc en une déritualisation de la relation à Dieu et, par le même fait, du rapport au monde. Car en réalité, les rituels consistent largement à exorciser la peur du monde, à se garantir ou conserver telles protections ou faveurs de Dieu, comme les nombreuses dévotions pratiquées en cette fin de Moyen-Âge, à l’époque de Luther, et toutes abrogées comme œuvre méritoire par la Réforme : la peur du monde, en effet, est résolue par la révélation du salut sola gratia, sola fide, autrement dit, par le don inconditionnel par Dieu d’une relation directe et de libre dialogue avec lui (Mt 6,6).

 

N’abusez pas des bonnes choses !

On trouvera, dans plusieurs lettres de l’apôtre Paul, des recommandations liées au corps et à la nourriture, ou plus précisément sur la façon de la partager en Eglise. Ces recommandations sont d’ordre pastoral, donc contextuel. Elles n’établissent pas de règles rituelles générales.

 

Dans sa Première Lettre à l’Eglise de Corinthe (1 Co), au chapitre 11, Paul demande aux femmes de se voiler, dans les assemblées religieuses, comme signe de « l’autorité masculine dont elle dépendent ». Ne l’oublions pas, nous sommes au 1er siècle, et notre propre république française n’a accordé aux femmes le droit de vote qu’il y a 64 ans. Cette prescription est bien contextuelle, adressée à Corinthe seulement, cette grande ville portuaire et riche, où les mœurs étaient volontiers festives. Paul exhorte à ne pas faire des assemblées des lieux de séduction et d’exhibition sociale, ni de libation excessive, comme il l’exprime à la suite du même chapitre. Il exhorte à l’humilité qui convient à témoigner du Dieu qui s’est, lui-même, humilié au service des hommes.

Au demeurant, cette parole contextuelle s’efface devant une autre parole du même Paul, dans sa Lettre aux Galates, parole à portée universelle celle-ci : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Christ-Jésus (…) Il n’y a plus ni juif ni païen, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Christ-Jésus. » (Ga 3, 26, 28). Parole puissamment novatrice au 1er siècle… et aujourd’hui encore..?

Dans cette même 1ère Epitre aux corinthiens, nous trouvons auparavant (chp. 10), la recommandation de « manger de tout ce qui se vend sur le marché, sans se poser aucune question par motif de conscience (…), sauf si quelqu’un vous dit : ceci a été offert en sacrifice : n’en mangez pas, par motif de conscience : non pas la vôtre, mais celle de l’autre » (v. 28-29). Paul recommande donc de s’abstenir de participer à un tout rituel sacrificiel, non pas que cela pourrait nuire au chrétien, qui sait, lui, qu’il s’agit de nourriture et de rien d’autre, et qu’il n’en a rien à craindre, pas plus que de la divinité, fictive bien sûr, en l’honneur de laquelle l’animal a été sacrifié, et avec laquelle le repas est censé mettre en communion, pour s’en assurer les bonnes grâces ; non pas pour se préserver donc, mais pour édifier ses hôtes, les amener, par ce témoignage, à se libérer des dépendances rituelles et idolâtres.

 

La seule recommandation générale plusieurs fois exprimée par Paul, concernant les choses du corps, est de ne pas abuser des bonnes et périlleuses choses de la chair. De ne pas se mettre sous le pouvoir de ses pulsions et désirs, mais d’en prendre la maîtrise ;

« Votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu », écrit-il, toujours en 1 Co, au chap. 6. Que le corps soit – par la foi – le temple du Saint-Esprit signifie qu’il n’y a plus aucune distance entre le chrétien et Dieu qui justifie quelque rituel d’approche que ce soit. En conséquence, il relève de la responsabilité du chrétien de rendre honneur à cette proximité, cette intimité relationnelle à Dieu, en maîtrisant l’animalité au profit de l’humanité, en maîtrisant le corps au profit de l’esprit (Martin Luther, dans son traité De la liberté du chrétien, emploie l’expression « mâter la chair »).

Non pas que l’esprit condamne, ou rejette le corps, mais il est appelé à en prendre la contrôle, afin d’en faire, pleinement, un corps humain. Ce contrôle, l’esprit ne le prendra pas par lui-même – il ne le peut pas – mais par l’énergie de la Parole de Dieu, par l’Esprit-Saint.

L’Esprit-Saint est la Parole qui se diffuse et donne la vie à celui auquel elle s’adresse.La Parole qui « appelle à l’existence ce qui n’existe pas », Lettre aux romains 4, 17)

 Fuyez l’inconduite », conclut Paul, « Car vous avez été rachetés à grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps comme dans votre Esprit, lesquels appartiennent à Dieu ». « Vous avez été appelés à la liberté », écrit-il encore (Lettre aux Galates, 5, 13 ss.) ; « ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vous livrer aux désirs de la chair, mais par amour (c’est-à-dire par la Parole du salut, qui permet de se décentrer de soi), faites-vous serviteurs les uns des autres. (…) Marchez par l’Esprit – en dialogue avec la Parole de Dieu – et vous n’accomplirez pas les désirs – les violences et les excès – de la chair. »

Il s’agit, là encore, d’une exhortation à la responsabilité, afin pour le chrétien d’intégrer une personnalité constructrice, et non plus consommatrice (y-compris d’elle-même, tueuse donc d’elle-même). Ces prescriptions morales générales ne conditionnent en rien le rapport à Dieu, le bénéfice de la foi, mais en sont les conséquences. « Maîtrisez votre corps, non pas pour parvenir à Dieu, mais parce que Dieu est venu à vous ». La logique rituelle est donc, ici, abrogée.

La probité et la tempérance du chrétien, ce que Jean Calvin appelle la sanctification, est le fruit de la foi, qui relève donc du registre de la liberté citoyenne (d’où le titre du traité de M. Luther), et en aucun cas de l’ordre religieux. « Tout ce que vous faites, faites-le pour la gloire de Dieu », écrit encore Paul : une telle exhortation à la responsabilité agit, certes, dans la vie de l’auditeur de la Parole de Dieu, comme le filtre puissant de ses comportements, décisions et actions.  

Soulignons, sur cet aspect de ce que l’on pourrait appeler la citoyenneté chrétienne, cette exhortation de Paul, toujours, au chap. 13 de sa Lettre aux romains, de se soumettre aux autorités instituées, quelles qu’elles soient. Paul, à la suite de Jésus lui-même qui, malgré les attentes du peuple juif, est demeuré soumis à l’autorité romaine, recommandant même de payer l’impôt, « de rendre à César ce qui est à César » (Mt 22, 21 et par.), récuse le principe de sédition pour raisons religieuses. C’est par la parole, proclamant la Parole de Dieu, et non par le corps, que le chrétien engagera sa responsabilité politique. Ce qui ne demande pas moins de courage !  

 

L’ incarnation

Parler de corps et de religion, en christianisme, conduit bien sûr au concept d’incarnation - lequel constitue le point principal de séparation entre le christianisme d’une part, le judaïsme et l’islam d’autre part.

L’incarnation, autrement dit « Jésus-Christ », est le concept symbolique de l’intimité existentielle qui unit, par la foi, Dieu avec le chrétien, selon cette formulation de Paul, déjà entendue : « votre corps est le temple du Saint-Esprit ».

L’incarnation abolit, sinon la distinction, la séparation humanité-divinité (« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », Mt 6, 10). Elle abolit par conséquent les procédures rituelles dont l’objet est de se mettre en relation avec un Dieu « au-delà ». Or, Dieu, par Jésus-Christ, n’est plus au-delà : il est là !

A ce sujet, le protestantisme reproche à l’Eglise romaine d’avoir relativisé l’incarnation, en rétablissant une distance existentielle et rituelle entre Dieu et les fidèles, distance occupée et administrée par l’Eglise, constituée par son clergé ordonné, lequel est dispensateur exclusif de l’eucharistie. L’Eglise romaine, en cela, s’institue médiatrice du rapport à Dieu (ce que signifie la « prêtrise », abolie par la Réforme comme ministère particulier), par le moyen du sacrement de l’eucharistie, lequel relève de notre sujet. Ce n’est plus dès lors le fidèle, mais l’Eglise, institution et bâtiments, qui est le temple du Saint-Esprit. D’où la nécessité, qui n’existe pas en protestantisme, de s’y rendre, corporellement, pour prier.

J’en viens donc à la question des sacrements

 

De l’eau, du pain et du vin…

Le protestantisme ne reconnait que deux sacrements : le baptême et la cène (appelée « eucharistie » en catholicisme ; « cène » signifie « repas du soir »), c'est-à-dire les deux actes significatifs, ou « paroles matérielles », institués et partagés par Jésus lui-même, et qui concernent l’ensemble des chrétiens.

Les sacrements (la cène en particulier, puisque le baptême n’est reçu qu’une fois) peuvent-ils être considérés comme des prescriptions alimentaires ou corporelles ?

La réponse est oui, si les sacrements ont valeur rituelle, c’est-à-dire s’ils sont nécessaires à l’établissement et au vécu de la foi, de la relation à Dieu ; si, à travers eux, l’Eglise effectue cette relation. 

Mais le protestantisme a réformé le sens des sacrements, et en a aboli la fonction rituelle, c’est-à-dire la valeur opératoire, et donc obligatoire. Le baptême ne donne pas la foi, et la cène ne met pas en relation avec Jésus-Christ. Pour le protestantisme, les sacrements sont représentatifs et non constitutifs de la foi. Ils représentent la foi déjà reçue et vécue (sous forme de promesse dans le cas du baptême d’un petit enfant, que ne pratiquent pas toutes les Eglises protestantes, ni même tous les fidèles dans les Eglises qui le pratiquent), la foi reçue et vécue comme dialogue personnelle avec la Parole de Dieu, et non comme participation à une collectivité rituelle. C’est pourquoi les protestants vont au temple pour la prédication – la Parole - et les catholiques pour l’eucharistie – le sacrement rituel.

En protestantisme, les sacrements n’ont donc pas valeur de prescription, même si les recevoir et y prendre part régulièrement est important, en termes de signification et d’encouragement pour la vie de foi, en cela qu’ils attestent la pleine participation de Dieu, par Jésus-Christ, à la matérialité, la corporalité de notre existence, et son plein engagement pour l’humanisation de cette corporalité. Les sacrements attestent la pleine réalité de l’incarnation, et par là témoignent « la résurrection de la chair », c’est-à-dire la valeur essentielle de l’être corporel, au même titre que l’être spirituel, même si, encore une fois, c’est l’esprit qui a vocation à diriger le corps. C’est pourquoi Jean Calvin considère les sacrements comme des « béquilles spirituelles », comme un soutien, un tuteur bienveillant pour l’humain corporel, en attendant qu’il parvienne à se nourrir de la seule relation de Parole.

Les sacrements n’ouvrent pas accès à Dieu, mais expriment la réalité et le dynamisme de l’investissement accompli de Dieu dans le concret de mon existence et de l’existence du monde.

 

Les protestants et le corps… social

Le salut du fidèle est accompli par la grâce, au moyen de la foi (sola gratia, sola fide). Ma foi en Jésus-Christ, elle-même œuvre et don de Dieu, témoigne pour moi que je suis pleinement en règle avec Dieu, justifié par le don et le pardon de Dieu.

Ecoutons Luther enseigner cela, dans son traité De la liberté du chrétien (chap. 6) :

« Tu demanderas : Quelle est donc cette Parole qui donne une grâce si grande, et comment dois-je en user ? Réponse : Ce n’est rien d’autre que le prêche survenu par le Christ, tel que le contient l’Evangile, lequel prêche doit être tel que tu entendes ton Dieu te dire combien toute ta vie et toutes tes œuvres ne sont rien devant lui, et comment toi-même tu dois être perdu pour toute l’éternité avec tout ce qui est en toi. Si tu crois cela, tu désespéreras de toi-même, et entendra la parole du prophète : Ô Israël, il n’est rien d’autre en toi que ta perdition, mais en moi seul se trouve ton secours. Alors il te fait paraître son Fils bien-aimé Jésus-Christ et te fait dire, par sa vivante et consolante Parole : Tu dois t’en remettre à lui d’une foi solide, et résolument te fier à lui. Ainsi, par la foi tous tes péchés te seront pardonnés, toute ta perdition sera vaincue et tu seras droit, véridique, apaisé, juste, ayant accompli tous les commandements, libre de tout. »

Le fait évangélique du salut par la foi délivre du souci existentiel, de l’angoisse égocentrique, de ce qu’il est convenu d’appeler, aujourd’hui, la « question du sens de la vie ».

Le sens de ma vie, c’est de vivre la vie qui m’est donnée, et dont le chemin vient à moi, concrètement, par le compagnonnage de Jésus-Christ (je rappelle que « compagnonnage » signifie « partage du pain » ; on retrouve en cela l’attestation de réalité, de crédibilité concrète, que constitue le sacrement de la cène). C’est ce que signifie l’expression, expression de foi, « Jésus-Christ est Seigneur » : il est (ou sa Parole est) mon chemin, « mon départ et mon arrivée » (Ps 121).

 

Cette quiétude existentielle reçue par la foi a de fortes implications en matière de comportement social du protestant, et des protestants.

On pourrait présumer qu’elle engendre une paisible nonchalance : A quoi bon se donner de la peine, si le salut est acquis ? Il n’y a plus qu’à le laisser venir, en trouvant un coin tranquille en attendant !

Mais c’est le contraire qui s’est produit. L’individu dégagé du souci de lui-même, de l’inquiétude de se valoriser, s’est trouvé libéré pour s’engager vers le monde, s’investir, entreprendre, avec efficacité. Constatation réjouissante au sujet de la nature humaine, qui révèle son essence créative ! La Réforme, le rappel du salut par la foi et non par les œuvres, a libéré de nombreuses œuvres, et produit une très nette accélération de l’innovation, notamment technique et politique, et de la croissance économique.

On accomplit d’autant mieux une tâche lorsqu’on l’accomplit sans inquiétude. Le salut par la foi libère l’efficacité car, quoi qu’il en soit, ma vie ne dépend pas des choses très sérieuses que je puis être amené à entreprendre. Tout ce que je ferai dans le monde, pour le monde, sera toujours à responsabilité limitée. Mon salut n’en dépend pas. Je n’agis pas pour mériter Jésus-Christ, mais du fait de l’avoir reçu. Je ne construis pas le monde pour vivre, mais parce que je suis vivant.

Pour en revenir précisément au vêtement, c’est cette plénitude du salut par la foi, et non la rigueur morale qu’il est convenu d’évoquer au sujet des protestants, qui est la raison de la simplicité et la discrétion d’apparence qui est généralement la leur. Si j’ai la foi, j’ai tout. Il n’y a donc aucune raison d’arborer quelque signe extérieur de réussite ou d’auto-valorisation, car je n’attends, de la réussite ni de l’admiration qu’elle peut susciter dans mon entourage humain, rien de plus que ce « tout » déjà reçu par la foi.

Le salut sola fide suscite également la prépondérance du pragmatisme sur l’idéalisme. En effet, les idéaux, les absolus (justice, liberté, paix, vérité…), leur connaissance et leur réalisation, tout cela réside en présence et en puissance dans la Parole de Dieu. Il serait, dès lors, orgueilleux et inutile de s’en accaparer la réalisation. Vivre la foi, c’est prendre part, selon le chemin personnel reçu de Dieu, à la réalisation des idéaux, à l’accomplissement du vivant, à « l’œuvre du royaume », en langage théologique. L’action peut donc être simplement confiante, et s’appliquer à sa seule efficacité. Le seul critère d’une action sera son pragmatisme, car le fidèle est dégagé de se fourvoyer dans l’idéalisation de son action.

Ce pragmatisme s’observe aussi bien en matière de finance, d’industrie, que de politique, comme en témoigne, notamment, la culture politique anglo-saxonne. (En France, la révolution a idéalisé le politique, qui s’est chargé du devoir de garantir et accomplir les idéaux. La comparaison des devises est, sur ce point, parlante). Le critère du vote y est l’efficacité, le charisme du candidat, avéré ou potentiel, et non l’idéal auquel il se réfèrerait.

Ce pragmatisme de la foi suscite, également, la simplicité d’apparence extérieure et d’équipement. Je m’habille et je m’équipe en fonction de ce qui est utile et adapté à ma fonction, à mes conditions de vie, à mes projets, car je n’ai à recevoir par ces éléments et du regard extérieur, aucune valorisation de ma personne.

On pourra se dire, et craindre, que ce pragmatisme comme principe ne laisse aucune place à l’art, à l’esthétique, et engendre un quotidien sinistre. Là encore, les faits démentent. Le pragmatisme n’exclut pas l’esthétique, pour cette raison que les deux ne sont pas sur le même plan spirituel, et se complètent : l’esthétique, la recherche du beau, relève de la louange, le pragmatisme de la fidélité. La recherche et la culture de la beauté, et la beauté autant que possible expressive, comme l’est la Parole, rend honneur à la beauté de la création (ce qui ne signifie nullement que l’art soit nécessairement religieux, au contraire, puisque son thème sera le monde, l’œuvre de Dieu, et non Dieu lui-même). La volonté esthétique et la vocation artistique constituent et expriment donc, en vérité, la participation à l’œuvre de Dieu.

Pragmatisme et efficacité sont aussi le fruit de la désacralisation, (le sociologue M. Gauchet a inventé « désenchantement ») du monde.

Que mon salut, l’inconditionnelle validation de mon existence, soit entièrement reçue de Dieu, et aucunement des choses et des œuvres de ce monde, implique la totale désacralisation des choses et des œuvres de ce monde – et donc, de même, des fonctions de ce monde, d’où l’abolition de l’ordination particulière, mais aussi la désacralisation des fonctions de gouvernement. Rien n’est bon ni mauvais en soi, et tout est mauvais, tout est susceptible d’être idolâtré, érigé en pouvoir, en aspiration ultime, dès lors que mon chemin dans le monde n’est pas le fruit de mon dialogue avec la Parole de Dieu. L’argent, auquel on pense tout de suite, comme but matériel de l’existence, comme idole potentielle, n’est pas, pour le fidèle, une richesse, mais un outil, dont je serai pourvu, selon ce qui me sera donné de faire.

 

Le fidèle, donc, se lève, et va faire son travail. L’esprit comblé et en paix. L’esprit libre d’ambition, et libre d’honorer la vocation reçue de Dieu. Pas question pour lui de contester, ni de se battre, mais d’agir, selon ce qui s’avèrera nécessaire. D’agir pour l’intérêt public, puisque son intérêt propre n’a plus d’intérêt. D’agir en toute responsabilité, puisque le produit de l’action n’est aucunement à présenter à Dieu, pour validation.

Pas d’ambition, mais de l’humour. Que les choses importantes se passent bien, ou moins bien, ou mal, l’essentiel est sauf. Soit que nous vivions, soit que nous mourrions, nous sommes au Seigneur » (1 Co 14) « Ce n’est probablement pas par hasard, écrit A. Gounelle (Les grands principes du protestantisme), que l’humour (où l’on se moque de soi) s’est beaucoup développé dans les pays anglo-saxons, dont la culture a été fortement marquée par le protestantisme. »

Se considérer soi-même, son corps, ses œuvres, ses engagements, avec humour, est sans doute une grande liberté, pour laisser l’amour guider nos paroles et nos actes. Afin qu’ils ne soient pas affirmation, mais don de soi.

 

Pasteur Jean-Yves PETER

Eglise réformée de France

Avril 2008

Académie de Nancy-Metz

Stage interdisciplinaire de formation continue

L’enseignement du fait religieux. « La religion et le corps : La nourriture et le vêtement dans leur dimensions religieuses »

Vendredi 11 avril 2008

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