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Toul, Pont-à-Mousson... |
La Bible est extrêmement riche dans son vocabulaire pour dire l'amour qui unit ou qui devrait unir Dieu, l'homme et son prochain. Cela donne de jolis casse-tête pour les traducteurs, comme dans ce passage où Dieu se présente à Moïse : L'Éternel passa devant lui, et s'écria : Je suis l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, patient, riche en bonté et en fidélité, qui conserve son amour... (Exode 34:6-7). Il n'y a pas moins de cinq termes différents pour exprimer la bonté de Dieu envers l'homme. Il en manque pourtant un, c'est la pitié. Ce mot est souvent utilisé dans la Bible quand l'homme souffre, il fait appel à la pitié de Dieu. Mais Dieu, lui, a mieux que cela à proposer.
Même si elle a mauvaise presse aujourd'hui, la pitié est une belle attitude, infiniment meilleure que la haine ou l'indifférence. La pitié nous permet d'être touché par la souffrance de l'autre et nous motive pour tenter de la soulager. C'est déjà bien, mais la pitié reste l'attitude d'un supérieur vis-à-vis d'un inférieur. Il y a un bienfaiteur et un assisté, alors que dans la compassion il y a deux personnes qui souffrent ensemble, deux égaux qui luttent pour que leur souffrance cesse.
Dieu est effectivement supérieur (c'est le moins que l'on puisse dire) à l'homme, et Dieu est particulièrement sensible à la situation de l'homme. Ce serait donc tout à fait normal que Dieu vienne le secourir par pitié. Et il est tout à fait normal et juste que nous criions vers Dieu dans la détresse en disant : Seigneur prends pitié !
Mais Dieu n'a pas pitié de l'homme, il a mieux que cela à nous offrir : il a de la compassion, de la bonté, de l'amour, de la tendresse, de la grâce, de la patience et de la fidélité... Il a donc, en particulier, de la compassion, de la vraie. Elle est un peu comme la pitié une façon de ressentir la souffrance de l'autre. Mais dans la compassion, l'on se sent l'égal de l'autre au point que l'on souffre avec lui de sa souffrance, et que l'on combat ensemble, chacun dans la mesure de ses forces.
Quand Dieu souffre de voir l'oppression subie par les Hébreux, il pourrait en avoir pitié et les sauver aussi. Mais Dieu ne prend pas les choses de haut, il descend, il se présente, il se dévoile, il discute... il se met ainsi au niveau de Moïse pour élever Moïse et son peuple. L'Éternel est compatissant. Jésus-Christ manifeste bien cette attitude de Dieu qui ne reste pas au ciel sur un trône de gloire, il se dépouille lui-même pour se faire serviteur de l'homme parce qu'il l'aime comme son prochain. Il serait normal et bon que Dieu ait pitié de nous mais il a compassion et c'est inattendu.
Moïse invite à la compassion dans ce commandement que Jésus met au centre de la vie chrétienne Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Le Christ ne nous invite donc pas à être généreux pour le misérable, ni à avoir pitié de celui qui souffre, mais il nous invite à reconnaître en toute personne un autre moi-même : au même niveau que moi et autant digne de vivre, d'être aimé et d'être heureux. Et il nous propose, comme Dieu, d'être heureux du bonheur de notre prochain et malheureux de son malheur. Ce n'est pas toujours confortable à vivre, mais vivre c'est cela.
Le Christ enracine cet amour dans l'amour de Dieu pour l'homme. La compassion de Dieu pour nous est une source de confiance en l'avenir. C'est aussi une source d'inspiration. Dieu ne le prend pas de haut avec nous quand il vient nous secourir et nous pardonner. Cela pourrait nous rendre capables de descendre de notre piédestal et de nous sentir proches des autres, ni supérieurs ni inférieurs ni distants, mais membres d'un même corps (1 Cor 12:26).
Dans l'hébreu de la Bible, le mot traduit par avoir compassion est Mxr (raram) qui désigne également le ventre maternel. Dans le grec de la Bible, le mot traduit par ému de compassion est splagcnizomai (splagchnizomai) qui correspond littéralement à l'expression argotique "pris aux tripes", ce qui rejoint le sens de l'hébreu. La compassion biblique est donc un sentiment profond de tendresse et de communion avec un autre, comme une mère peut avoir pour son petit qu'elle aime et dont elle se sent responsable. C'est presque une sensation qui déclenche un réflexe du corps. La compassion n'est donc pas seulement souffrir avec l'autre quand il souffre, mais c'est aussi se réjouir avec lui de ses joies. C'est aussi souffrir de voir l'autre en danger alors même qu'il ne souffre pas encore. C'est se réjouir de ce qu'il est et de ce qu'il pourrait être. Et avoir compassion, c'est agir en réaction à cela pour la joie commune.
Marc Pernot
Voici le premier fruit de mon expérience : quel que soit le continent, le désir le plus impérieux d'un pauvre, son besoin essentiel, c'est d'être respecté. Nous touchons ici la condition sine qua non de toute action humanitaire : témoigner à tout être humain un égal respect. Pour être authentique, ce respect exige la prise en considération de la pensée de l'interlocuteur. En aucun cas il ne faut lui imposer la nôtre. Chaque être humain a sa valeur, quels que soient son niveau social, intellectuel, financier, sa couleur de peau, sa santé, son âge, l'état plus ou moins catastrophique où il se trouve. Chacun est un frère, une sur en humanité. Qu'il soit alcoolique, drogué, sidéen, détenu, il a droit à des égards. Il a même le droit de refuser ce qui nous paraît, à nous, être son bien. Nous n'avons pas à faire pression sur lui. En insistant, nous risquons de briser le dernier fil qui le retient à l'existence, sa liberté de choix.
Moi qui suis toujours pressée, prête à pousser choses et gens pour avancer rapidement, j'ai appris que le pauvre me demande surtout de ne pas vouloir pour lui, mais de vouloir avec lui, d'essayer de le comprendre. Mis alors en confiance, il est content d'échanger ses idées et, au fil des jours, il évoluera peut-être de lui-même vers quelque solution possible, surtout quand il se sent entouré d'affection. Une attitude contraire risque d'en faire un assisté. Compter sur sa liberté, c'est lui remettre le pied à l'étrier afin qu'il puisse avancer à nouveau par lui-même.
L'amitié authentique et profonde est un besoin essentiel du pauvre. Cette amitié crée un sentiment d'égalité, pousse au partage, suscite un climat de confiance réciproque... Cette amitié qui n'est pas sensiblerie mais dévouement doit trouver sa source : un déclic se produit devant l'inhumanité d'une situation donnée. C'est comme le couvercle d'une marmite que soulève la vapeur : on en est brûlé, la blessure ne laisse pas de repos.
Mais il ne suffit pas d'aimer. L'intelligence doit s'unir au cur pour forger la relation adaptée à la personne, au cas et au pays. Lorsque je parle du respect et du souci de l'autre, j'entends aussi l'étude rationnelle du problème : genre des difficultés, nature des aspirations, nature des moyens matériels et spirituels. Seul ce type de relation garantit de ne pas imaginer des solutions à partir de nous-mêmes, mais nées de l'écoute et de la vision de l'autre. Cela exige persévérance et acharnement. Ce n'est pas du feeling... Aimer et respecter l'homme mutilé, ce n'est pas en faire un mendiant assisté, mais un être libre qui réalise ses propres aspirations et gagne sa vie par son travail.
Le défi qui se présente invariablement consiste à se mettre en situation. J'entends par là tout simplement se mettre à la place de l'autre en difficulté pour comprendre ses états d'âme. Plus que son état tout court, il s'agit de comprendre une souffrance qui n'est pas extérieure, mais intime et cachée. Si on fait quelques pas avec lui en l'écoutant, il est alors plus aisé de trouver ensemble une solution appropriée. Avant toute étude de dossier, avant tout projet, une action qui se veut humanitaire commence donc par la relation, par le compagnonnage. C'est grâce aux cinq années où, dans le bidonville, j'ai vécu, écouté, partagé sans agir, qu'une nouvelle relation avec l'homme s'est découverte à moi. Je n'avais pas soupçonné auparavant que, instinctivement, le premier réflexe est d'utiliser l'autre, même en visant son propre bien. Ça nous colle aux tripes, cette réaction presque animale de sauter sur le monde, la personne, la chose pour nous en emparer...
Dans l'action humanitaire, dans la mesure où justement on prétend faire et vouloir le bien, le risque est d'autant plus grand que se développe sans frein notre instinctive volonté de puissance. L'action vous dope et vous monte à la tête : on se croit un surhomme. Le besoin de s'estimer soi-même d'après l'estime des autres est inhérent à la nature humaine. Dans l'humanitaire, ce besoin a tellement le champ libre qu'il constitue un perpétuel danger. Tu deviens un demi-dieu, tu bois à toi-même et tu deviens insupportable. Ce n'est pas mauvais d'être content de soi, d'avoir sa petite gloriole. C'est de toute manière inévitable. Ce qui est grave, c'est l'orientation majoritaire qui fait de moi le centre du monde. Comme les satellites autour d'une planète, tout gravite alors autour du moi : le monde, les choses, les autres et y compris soi-même. Il faut que je dise la vérité : j'en ressens moi aussi les atteintes et la nécessité d'une lutte, la nécessité d'un arrachement à l'attraction de mon ego pour choisir, prioritairement, l'attraction de l'autre. Avouons-le cependant, nous ne pouvons pas être que donnés . On tomberait alors dans le rêve de l'angélisme. Il faut donc s'accepter avec humour, prendre son pouls avec lucidité, accepter ses travers, mais en cherchant sans trêve à s'en dégager.
Sur Emmanuelle, Richesse de la pauvreté
Je crois que tu nous précèdes dans l'immense compassion
Qu'est-ce qui t'a pris Seigneur,
de créer un monde pareil ?
Ce monde où nous sommes projetés
comme des chiots aveugles
Ce monde où il fait froid, où l'on a faim,
où l'on se débat dans les ténèbres
Ce monde où tout me pose question,
même ma propre existence
Certes la nature est belle, apaisante, bienfaisante,
Mais que sait-elle de ma détresse ?
Parfois j'y crois découvrir ton visage.
Mais puis-je te reconnaître dans la tempête, la foudre, les cyclones,
les tremblements de terre ?
Les hommes ne parlent que d'amour,
n'aspirent qu'à l'amour
Mais, vois ce qu'ils en font !
Es-tu le spectateur curieux de nos incessants efforts et de nos innombrables échecs ?
Poursuis-tu impassible
tes expériences de vivisection ?
Ou bien, souffres-tu comme nous, avec nous,
de nos interminables tâtonnements ?
Es-tu le Créateur tourmenté de ne pouvoir accoucher de ton oeuvre ?
Te blesses-tu jour après jour aux aspérités de la matière, et à la résistance des hommes ?
Tu serais le plus dépendant des êtres si,
comme nous, tu dépends de ceux qui dépendent de toi.
Tu serais le plus douloureux des êtres si,
comme nous, tu as plus mal de la souffrance des autres que de la tienne.
Tu serais le plus impuissant des êtres si,
comme nous, tu ne veux rien imposer
à ceux que tu aimes.
Je crois que tu nous précèdes
dans l'immense compassion
qui te rend solidaire de tous les torturés,
de tous les déchirés du monde.
Quelle foi doit t'animer
pour que tu continues chaque jour
à parfaire ton ouvrage !
Quelle espérance
pour que rien ne te décourage !
Je sais, nous sommes envers toi impatients, impérieux, ingrats, injustes.
Mais notre besoin de te connaître,
notre besoin de t'aimer sont tels
que nous ne te laissons pas le temps
d'achever ton oeuvre et de t'y révéler.
La Création est Passion et Patience.
Le monde est dans les douleurs
d'un mystérieux enfantement
Que ma patience réponde à ta patience
comme ta Passion d'amour
répond à la mienne.
Louis Évely, chaque jour est une aube
Dürer,
Portrait de sa mèreAlbrecht Dürer a gravé cet extraordinaire portrait au fusain de sa mère, deux mois avant son décès à 63 ans. Il exprime sa compassion en accentuant les traits de son visage pour faire sentir la dure vie de sa mère qu'il adorait. Ma pauvre mère a porté et élevé dix-huit enfants, a eu souvent la peste et plusieurs autres graves maladies, a connu une grande misère, des railleries, le mépris des propos malveillants, la peur et une grande adversité... explique-t-il.
Berlin, Kupferstich-Kabinet,
fusain, 42,1 x 30,3 cm, 1514
Marc Pernot
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