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Toul, Pont-à-Mousson... |
Vous connaissez peut-être ces formidables petits livres de Philippe Delerm (La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, suivi cette année de La sieste assassinée). Delerm nous a rendu bien service en attirant notre attention sur la beauté de la vie quotidienne, sa poésie, sa profondeur, il a un peu embelli notre vie.
Justement, un de ses très courts textes parle de la sieste. Alors au moment où je mapprête à vanter cette merveilleuse activité , je retrouve ce passage, et le plaisir de lire quelque chose de bien écrit s'ajoute à celui de revivre un peu quelque chose que j'aime :
On est au milieu indécis d'une sieste éveillée, avec un magazine à parcourir, ou mieux: une vieille bande dessinée qu'on n'a pas lue depuis longtemps. Le temps s'étire vaguement. Il est deux ou trois heures de l'après-midi, un jour d'août accablant de canicule. On n'a pas même le léger remords de gâcher un infime quelque chose : de toute façon, il fait beaucoup trop chaud pour se promener. Le couvre-lit tricoté au crochet repoussé sous les pieds, on se sent léger, suspendu dans une lévitation protégée. Séparé du monde, on est mieux que bien : on n'est presque rien du tout
Cest peut-être ça qui est merveilleux dans la sieste, quand elle est assumée avec bonne conscience. Cest le bonheur dêtre bien alors même que lon ne fait rien, ou rien dutile. On est éveillé, on repose, on est seul, on ne produit rien, on ne réfléchit à rien dessentiel, et pourtant on existe ! Et, même, on se sent bien, on est en paix.
Une bonne sieste comme celle-là nous fait prendre conscience que notre être a un sens profond. Nous n'existons pas seulement par ce que nous faisons ou par nos responsabilités, mais d'abord et avant tout par ce que nous sommes. D'ailleurs c'est bien ainsi que nous considèrent ceux qui nous aiment (à commencer par Dieu, mais aussi tous les autres). Si nous perdions notre travail, notre capacité à se déplacer, ou notre fortune... cela ne diminuerait en rien le prix que nous avons pour ceux qui nous aiment. Cette intelligence de la vraie valeur de notre être, peut-être que seule la sieste nous permet d'en prendre conscience nous-mêmes. Pas seulement d'en être persuadé intellectuellement, mais de nous sentir exister.
La sieste, c'est de ne rien faire et d'assumer. Quand nous remplissons nos moments de repos par des "distractions", ce n'est plus la sieste. Quand on "se distrait", on est comme hors de soi-même, c'est souvent encore une fuite où l'on croit exister en faisant plein de choses, en visitant mille pays, en essayant 36 sports... Cela fait du bien, cela fait plaisir. Mais rien ne remplace les bienfaits spirituels, existentiels, relationnels d'une bonne, d'une vraie sieste.
pasteur Marc Pernot
Voyager en famille pendant les vacances surtout quand on est un enfant devient une expérience extraordinaire, qui prend une place importante dans la vie.
Je me souviens qu'un jour, avec mes parents, les six enfants, et aussi grand-père et grand-mère nous avions voyagé ensemble. C'était comme un conte de fée.
Je me souviens de tous ces chants, religieux ou non, que nous avions chanté pendant tout le trajet, qui durait une journée entière - Le chant faisait partie de notre quotidien familial.
Je me souviens aussi de ce repas que nous avions pris sous un arbre lors d'un arrêt. Tous assis sur une grande natte en roseaux, et au milieu une grande soupière remplie de riz et de viande, le seul et unique plat. Notre cercle familial vivait dans la tendresse, la joie, le rire, et respect des uns et des autres. Chacun avait sa part même le plus jeune qui n'avait que trois ans à l'époque.
Je me souviens aussi que le soir, nos parents lavaient nos pieds; ensuite à chacun de nous ils nous apprenaient aussi à laver celui des autres. Je fus impressionnée de voir ces pieds différents, qui devenaient tout d'un coup important, par le fait de les tenir, de les savonner, de les rincer, de les essuyer. Le pied devenait une marque de reconnaissance de lidentité et de l'existence. Je n'étais qu'une enfant, laver les pieds de mes frères et soeurs me paraissait un jeu, mais c'était une des expériences fortes parmi tant d'autres que je vivais dans ma famille. Plus je grandissais, plus je ressentais la valorisation du respect et de la dignité de l'être humain, le lien étroit qui unit la famille.
Je me souviens quand notre grand-mère lors de ces vacances-là, disait : "le repas, c'est l'agape, je crois que lorsqu'on mourra c'est le repas et la musique qui resteront éternels". Mon grand-père disait à propos des pieds : "Si nous n'avions pas les pieds , nous ne pourrions pas marcher, c'est ce qui nous fait avancer ensemble".Quand Dieu nous fait avancer ce sont nos pieds qui nous portent. Le pied est justement cette partie du corps qui touche terre et indique d'où part notre racine, géographiquement et familialement.
Je me souviens aussi de toutes ces paroles de bénédiction que nous ont adressé ceux qui ne partent pas en voyage " Que l'Eternel veille sur toi et moi, quand nous nous serons l'un et l'autre perdus de vue (Genèse 31:49 b )".Quand je me suis mariée, mon beau-père nous le rappelait chaque fois que nous partions.
pasteur Julia Rafenonirina
On part voyager tout simplement, pour découvrir un pays, en touriste, ou, comme ce fut le cas pour beaucoup et depuis longtemps, pour faire du commerce. Mais le voyage peut avoir aussi pour objectif de mieux comprendre dautres peuples, connus seulement par les traditions et les livres. A quoi bon voyager, dit Hérodote, si ce nest pas pour découvrir dautres façons de vivre, dans dautres mondes, et, au retour, voir le nôtre différemment.
Depuis quelques années, notre groupe danimatrices dalphabétisation au Buisson Ardent, notre Centre protestant dans le quartier du Haut-du-Lièvre, à Nancy, travaille deux fois par semaine avec une cinquantaine de dames maghrébines, en majorité venues du Sud du Maroc. Des liens amicaux se sont noués, leur confiance est entière et nous ne souhaitons pas les décevoir. Pour elles, lapprentissage de la langue, de la lecture et de lécriture demande de gros efforts et les progrès sont très lents. Mieux les aider dans cette tâche de longue haleine, cest peut-être essayer de mieux les comprendre ?
Alors pourquoi, ne passerions-nous pas une semaine en Pays berbère, dans le Sud Marocain, à la porte du désert ? Nous pourrions ainsi mieux connaître le cadre de vie de leur enfance et de leur adolescence.
Premier choc, sur la route de Marrakech à Ouarzazate, la beauté des paysages : simultanément la chaleur, les odeurs, les couleurs nous assaillent. Sous ce soleil brûlant tout paraît plus intense, la couleur ocre des montagnes du Haut-Atlas, comme celle des villages aux maisons de grisé, plantées hautes et droites dans une terre chaude et aride. Peu de végétation - quelques asphodèles et des cactus - sauf là où il y a de leau - et ce sont ces villages oasis avec leurs palmiers et leurs amandiers en fleurs (nous sommes en mars). Voici un village, dautres suivront, semblables : le puits, point deau indispensable, les hautes maisons aux murs larges et aux petites fenêtres, les ruelles étroites et tortueuses et la place, lieu du souk hebdomadaire, l'événement social, point de rencontre de tous, des commerçants au conteur, lieu de convivialité et déchanges.
Dans le village dAït Benaddou, voici un intérieur de maison : lentrée se trouve à larrière, loin de la rue, près de la cour. De la terre battue, une petite cuisine éclairée par le plafond, le four à pain, un vieux tapis et quelques coussins. Mais lintimité est préservée : la pièce noble, décorée, se trouve loin de la rue, près de la cour, lieu privilégié des femmes qui ne sortent que pour le bois et leau, encore maintenant. Comment ont-elles vécu, nos amies, dans si peu despace, et sans école pour elles, dans ces villages du bout du monde, si proches du désert ? Les dunes sont là, magnifiques, écrasantes, le sable à linfini, la fin de la route... Les dunes sont là, magnifiques, écrasantes, le sable à linfini, la fin de la route...
La grande pauvreté en milieu rural est frappante, les traditions sont toujours respectées, elles naccordent à la femme que des tâches mineures. Actuellement les journaux féminins, lus sur place, dénoncent cette situation inacceptable et le combat des femmes marocaines vise des domaines très précis comme linstruction et la reconnaissance de la dignité humaine.
Le demi-tour du bout de la route, elles lont fait définitivement. Quel changement pour elles ? Transplantées dans une grande ville de France, ignorant la langue, et soumises aux règles de la loi coranique. Où est la cour, ce lieu de retranchement et de convivialité ? Comment ne pas se replier chez soi, ayant uniquement par leurs maris et leurs enfants, les échos du monde extérieur. Certaines sont restées ainsi pendant trente ans..
Alors, calmons nos impatiences, ne les brusquons pas : elles ne peuvent brûler les étapes, beaucoup ne sont plus très jeunes, et apprenons leur à trouver chaque jour lénergie nécessaire pour progresser. Désormais, elles ont pris la décision de vivre en France, pour rester près de leurs enfants, mais elles aimeront toujours leur pays, elles y retournent en été pour la famille et les amis, elles ont lespoir que le nouveau roi Mohammed VI (quon surnomme là-bas M6) parviendra à faire reconnaître et respecter leurs droits.
Lors de ce voyage au Haut-Atlas, nous avons pris conscience de nos privilèges et nous avons appris à voir autrement. Essayons de ne pas effacer en nous ces images bouleversantes de la vie difficile vécue par nos amies, au milieu de cette nature sublime aux portes du désert.
Denise Schwartz
"Retraités, prenez des vacances"
Comment ! Dire aux retraités de prendre des vacances ? Mais ils sont tout le temps en vacances (comme les enseignants, dailleurs, mais ça cest une autre histoire !). Faut pas pousser ! Déjà quils sont jamais là quand on aurait besoin deux ! ... Chanson bien connue, un cinéaste la déjà dit : Ya plus de troisième âge . Vous savez bien : quand la petite Julie a la varicelle et quon ne peut pas la mettre à la crèche, ils sont à lautre bout de la France parce quil y a le congrès des lecteurs de je ne sais quoi, et le jour où on veut aller au cinéma ils ne peuvent pas garder les enfants parce quils sont à la chorale, et puis quand on les sollicite pour la kermesse, ils viennent juste de recueillir une belle-soeur esseulée, et puis il y a toutes ces conférences où ils vont : sur les dictons lorrains, le château dEpinal, lart ottonien, les contes dAndersen, le sel lorrain, Dieu et la psychanalyse, la ligne Maginot, Bonhoeffer, la culture de la canne à sucre, et encore les cours dinformatique, de gymnastique, déquilibre, de prévention des chutes, etc., etc. Alors, si, en plus, ils partent en vacances, on nen profitera plus du tout !
Tout cela vous lavez entendu ou subodoré, chers retraités. Et pourtant, je vous dis prenez des vacances !. Mais direz-vous : si on fait tout cela, cest pour être utile, si on ne le fait pas on nexistera plus ! Et puis qui le fera à notre place ? Il ny a pas de relève !
Eh bien ! Si : au lieu de faire, soyez ! Au lieu de croire justifier votre existence par votre activité, justifiez-la en étant ce que vous êtes ou en le devenant un peu plus ! Vous partez en vacances, vous êtes en vacances, cest vous qui choisissez, que vous alliez en Afrique du Sud, sur les côtes bretonnes, dans les Vosges ou discrètement au fond de votre jardin, choisissez votre rythme, faites ce que vous avez envie de faire, et surtout arrêtez-vous un peu, cessez de vous agiter, donnez-vous rendez-vous à vous-même, goûtez tous les petits plaisirs quotidiens (vous savez comme le toucher des petits pois que lon écosse, comme de boire un bière fraîche, de regarder un massif de fleurs, de lire un livre plaisant, de chiper ou de mendier un abricot tout chaud de soleil chez le voisin), écoutez le silence...
Et, tiens dans le silence, dans le vide des activités, dans le creux du rocher, pourquoi pas quelques pages de la Bible, sans urgence, sans morale, sans contrainte, juste pour le plaisir de retrouver un vieil ami un peu perdu de vue les temps derniers, la fraîcheur de lamitié... Plus tard, nous reprendrons nos activités, dans une nouvelle lumière....
Signé : Marthe (vous savez, celle qui sagitait beaucoup et que Jésus a invitée à venir sasseoir un peu...)
Ils ont vingt ans à peine pour les plus jeunes, et cachent avec difficulté le poids des ans pour les plus vieux. Vareuse dolman carminée, képi garance, soutaches écarlates, pattes de collet rehaussées à la craie pour le besoin de la photo, ils fixent, avec sérénité et pour l'éternité, un objectif désespérément invisible. Que pensent-ils, à cet instant précis, moustache frisottée, main nonchalamment appuyée sur un guéridon postiche ? Baïonnette au canon, fusil pointé sur un improbable ennemi, ils prennent la pose pour rassurer mère, sur, épouse ou fiancée de leur inflexible résolution et de leur mâle assurance.
D'un abri du Bois de Malancourt, d'un boyau de Thiepval, des rives du lac Prespa ou d'une cour d'un lager de Prusse orientale, ils témoignent en silence d'un drame aujourd'hui oublié. Ce sont les territoriaux bourguignons aux tenues disparates et à l'embonpoint naissant, les pioupious juvéniles et au sourire innocent, le gefreiter télégraphiste saxon à la "bluse" impeccable ou le "doughboy" au drôle de chapeau en cloche qui s'empilent.
Qui sont-ils ? Que sont-ils devenus ? Ont-ils survécu au conflit ? Leur grimace vaguement goguenarde, leur regard fixe empreint de mystère m'ont tout de suite captivé.
Depuis plusieurs années déjà, dès que l'occasion s'y prête, je pars à la recherche de ces visages, de ces hommes depuis longtemps effacés de la mémoire collective pour leur redonner un peu de vie, les sortir du gouffre de l'oubli et témoigner modestement de leur souffrance. Quelle satisfaction d'exhumer un instant de gloire ou de sacrifice du régiment ou de la compagnie auxquels ces soldats appartenaient ! Quel plaisir de retrouver le lieu où le cliché a été pris et de lui rendre son environnement initial ! Certains de ces combattants sont devenus presque des amis, tels ces deux quinquagénaires de Dieuze qui se tiennent la main pour la postérité comme si cet émouvant témoignage d'amitié pouvait les protéger contre les malheurs de la guerre, ou bien cet élégant officier israélite alsacien qui confie à sa femme qui vient d'accoucher tout son désir d'en finir avec un conflit dont on ne voit pas la fin. D'autres à jamais anonymes, faute d'éléments permettant toute identification, me laissent de tristes manifestations ectoplasmiques de leur destinée comme ces quatre sépias d'une paysanne polonaise du nom de Maria, trouvés dans les effets d'un Musketier abattu sur la cote 108...
Au-delà de leur camp d'origine, de leur rang ou de leur condition, je les rassemble comme dans un grand album de famille où les irréconciliables sont réunis, pour une éternité raisonnée.
Loisir comme un autre, méditation sur le temps qui ne va pas sans la foi dans l'éternité.
Laurent Blondeau
Dossier précédent : Jésus - le Fils
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